60 — Les graines du tumulte

Vincent : “――Yorna Mishigure doit renoncer à la Cité Démoniaque afin de tenter de détruire le Grand Désastre. La Technique du Mariage des Âmes pourrait y parvenir, mais rien n’est moins sûr.”
Tanza : “…Et si, même en offrant la Cité Démoniaque, ça ne suffisait pas ?”
Vincent : “Si ça s’avère insuffisant, le Grand Désastre, impossible à arrêter, risquera d’engloutir tout l’Empire, voire plus, en s’étendant au-delà de ses frontières. Avec la Cité Démoniaque comme épicentre.”
Tanza : “――――”
Vincent : “――――”
Tanza : “Yorna-sama n’approuvera pas l’abandon de cette ville.”
Vincent : “La situation ne permet aucune complaisance sentimentale. Qu’on le veuille ou non, l’abandon de la ville aura lieu. La tâche de la convaincre, en revanche, n’est pas de mon ressort.”
Tanza : “Vous pensez qu’il peut convaincre Yorna-sama ?”
Vincent : “S’il n’y parvient pas, tout sera réduit en poussière. S’il doit le faire, il s’y engagera. Voilà le genre de personne qu’il est, il a toujours vécu en restant fidèle à cette voie.”
Tanza : “…Je ne comprends pas. Si vous en savez autant et que vous avez une telle certitude à son sujet, que voulez-vous de moi ?”
Vincent : “Tu connais déjà mes intentions. Tu es jeune, mais tu es en mesure d’être pleinement utilisée par la souveraine de la Cité Démoniaque.”
Tanza : “――――”
Vincent : “Si le Grand Désastre n’est pas détruit, Yorna Mishigure souffrira énormément. La Cité Démoniaque sera utilisée contre un Grand Désastre qui n’est pas encore pleinement développé, mais si ça ne suffit pas――”
Tanza : “――Je…”
Vincent : “――――”
Tanza : “Pour Yorna-sama… pour Yorna Mishigure, la plus grande de toutes, pareille à une mère compatissante, je consacrerai ma vie à l’amour que j’ai longtemps porté en mon cœur.”
Vincent : “――Voilà un noble devoir.”
Tanza : “Je n’ai besoin ni de consolation ni d’éloges――seulement des larmes de Yorna-sama.”
Yorna : “――Ne fais pas ça !”
Tanza courut, accompagnée par la voix de Yorna derrière elle, cette dernière tendant la main et criant, le visage dévasté.
En se penchant en avant, Tanza se propulsa avec agilité, son œil droit rougeoyant, son jeune corps débordant d’une force que même les soldats impériaux lourdement armés ne pouvaient égaler.
Elle n’était pas une combattante exceptionnelle et n’excellait pas non plus dans la magie ou les techniques spéciales.
Pourtant, personne ne pouvait l’arrêter.
Parce qu’elle était consciente d’être aimée par Yorna, plus aimée que quiconque.
Elle se tenait aux côtés de Yorna pour la soutenir, recevait sa bienveillance, ses paroles, apportait son aide, nourrissait ses sentiments, priait pour elle.
Aimer Yorna et être aimé par Yorna étaient les conditions nécessaires pour bénéficier pleinement des avantages de la Technique du Mariage des Âmes――pourtant, l’amour de Tanza pour Yorna n’était pas motivé par son intérêt personnel.
Certains prétendaient que l’amour n’attendait rien en retour, avec un air de supériorité.
Toutefois, Tanza pensait autrement――elle estimait que le sentiment d’aimer quelqu’un était en soi une récompense.
Les pensées de cette personne et les battements de son cœur étaient la récompense de l’amour.
Alors Tanza devait lui rendre la pareille, en utilisant la totalité de son petit corps, en échange de ce qu’elle avait reçu.
C’était exactement――
Tanza : “La raison même de mon existence.”
La première fois que Tanza avait obtenu une audience auprès de Yorna, après avoir été chassée d’un autre endroit, elle était bien trop jeune. Cachée derrière le dos de sa gentille sœur aînée, elle n’avait rien pu faire d’autre que lever les yeux vers Yorna et son comportement digne.
Mais, pour la première fois de sa vie, on lui avait promis qu’elle pourrait vivre sans être menacée par personne. Croyant en cette promesse, elle avait caressé l’idée de passer ses journées avec sa sœur aînée.
La deuxième fois qu’elle avait obtenu une audience auprès de Yorna, après que sa sœur aînée lui ait été dérobée par des choses horribles, Tanza s’était emportée contre elle dans un élan de désespoir ; cependant, Yorna ne lui en avait pas tenu rigueur.
Au contraire, elle avait écouté sincèrement les supplications de Tanza et avait même aidé à venger la mort de sa sœur défunte――même si cela signifiait être stigmatisée comme rebelle en retour.
Comment pourrait-elle ne pas l’aimer ?
Une gentille personne, qui avait auparavant accordé tant d’amour et de compassion à Tanza.
Elle avait pleuré la mort de sa sœur aînée, regretté de ne pas avoir pu tenir sa promesse et présenté ses excuses à Tanza.
――Comment pourrait-elle ne pas l’aimer ?
Tanza : “――――”
Devant elle, elle pouvait observer une masse noire stagnante, horrible et grouillante, qui s’amassait derrière un panache de fumée.
La ville bien-aimée de Yorna avait été détruite, mais sa persévérance obstinée restait intacte. Tanza n’était pas intimidée par les ténèbres qui poussaient tout le monde à détourner le regard.
Si la peur était une raison de fléchir, ce n’était pas ce qui régnait dans le cœur de Tanza.
Conformément à cela, Tanza bondit en avant en utilisant les débris comme appui, se précipitant tête baissée dans le Grand Désastre vacillant.
Se retourner, ce serait laisser naître des regrets. Elle savait que cela deviendrait une malédiction. Mais――
Yorna : “Tanza――!”
En entendant la personne qu’elle aimait l’appeler par son nom, Tanza tourna son regard vers l’arrière.
Là, elle vit Yorna allongée sur le sol, tendant la main. Une seule flèche lui avait transpercé la jambe ; elle comprit que c’était la personne qui maniait l’arc loin d’elle qui avait commis cet acte.
Sans cette flèche, Yorna se serait précipitée vers le Grand Désastre, vers Tanza.
Tanza était reconnaissante envers celle qui avait décoché la flèche, car elle n’aurait jamais pu faire quelque chose d’aussi radical. Et puis――
Tanza : “――Yorna-sama.”
Ses lèvres bougèrent.
Elle ne savait pas si les mots qui suivirent parvinrent aux oreilles de Yorna ou s’ils étaient inaudibles.
Néanmoins, à ce moment-là, comme elle le faisait chaque jour avant de s’endormir, chaque fois qu’elle se réveillait et qu’elle avait un peu de temps, elle adressa une prière.
――Puisse la vie de la personne que j’aime être emplie de jours paisibles.
La lumière emporta tout, le blanc brûlant la rétine de tous.
Alors que la lumière s’estompait et que les yeux aveuglés retrouvaient peu à peu leur acuité, tous les êtres assistèrent à la fin de la Cité Démoniaque.
??? : “――――”
L’épicentre s’était affaissé comme s’il avait été creusé en cercle ; à l’emplacement où se dressait autrefois le Château du Lapis Écarlate, au cœur de la Cité Démoniaque, s’ouvrait désormais un gigantesque gouffre béant.
C’était comme si le bras d’un géant avait creusé cette immense fosse, une marque littérale qui prouvait l’existence d’une entité redoutable qui avait englouti toute la Cité Démoniaque.
Et le Désastre, qui avait été défié par les forces d’une bataille coordonnée, avait disparu brusquement.
C’était le résultat de l’atout joué par Yorna Mishigure, la Maîtresse de la Cité Démoniaque, et tous ceux qui avaient participé à la bataille savaient que le coup final avait été porté par la petite fille qui avait misé sa vie.
En d’autres termes――
??? : “Nous avons été sauvés par cette fille. Je suis déplorable.”
Un homme murmura ainsi en scrutant le fond du trou béant, tout en étirant les ronces qu’il brandissait――Kafma Irulux.
Il n’y avait aucune fausseté ; ces mots étaient probablement sincères, venant du fond du cœur. À l’image d’un guerrier hors du commun, ce jeune homme honnête, adhérant à la philosophie de l’Empire, se reprochait d’avoir laissé quelqu’un d’autre remédier à ses propres lacunes.
Et le fait que cet exploit ait exigé la vie d’une enfant ne faisait qu’alourdir davantage ce poids sur sa conscience.
Kafma : “En temps normal, je devrais être votre ennemi. Maintenant que la situation s’est apaisée, il serait logique de mettre fin à la trêve et de faire face à cette réalité, mais…”
??? : “…Alors, tu comptes te battre contre nous ?”
Kafma : “――Non. Mieux vaut s’abstenir.”
En contemplant le grand trou derrière lui, Kafma secoua la tête face à cette question.
Face à Kafma se trouvait Midyam avec son épée barbare, trop grande pour sa petite taille, qu’elle portait sur son dos. L’interrogation de la fille couverte de boue et meurtrie était un rayon de lumière, même au milieu de la dévastation.
Ce magnifique rayon de lumière était, selon Kafma, indispensable pour empêcher la situation de se détériorer.
Quoi qu’il en soit, la Cité Démoniaque de Chaosflame avait été détruite, et aucun bâtiment n’était resté intact. À partir de là, la lutte des survivants pour s’en sortir allait commencer.
Bien sûr, le rôle de Kafma en tant que Général de l’Empire était de s’occuper de ces réfugiés et de Yorna Mishigure, qui les dirigeait.
Kafma : “En ce moment, je voyage en tant que garde du corps d’une personne très importante. Avant tout, je dois retrouver cette personne. Tout le reste est insignifiant à ce stade.”
Midyam : “Insignifiant ? Insignifiant, tu dis ? Je trouve cette façon de présenter les choses horrible !”
Kafma : “N-non, ce n’est pas ce que je voulais dire…”
Recevant une objection pour son manque de scrupules, Kafma tressaillit légèrement devant les remarques acerbes de Midyam. Mais une voix sombre l’interpella, tout comme Kafma, “P’tite demoiselle Midyam”, lui offrant une aide opportune.
Regardant dans leur direction, s’approchant lentement d’eux, se trouvait une silhouette à un seul bras――
Al : “C’est son problème. Il dit qu’il a des choses plus importantes à faire, donc il ne se battra pas contre nous. Alors contentons-nous de ça, c’est d’accord ?”
Kafma : “…Je ne peux rien dire personnellement. Je vous laisse libre d’interpréter cela comme vous le souhaitez.”
Al : “Eh bien, eh bien. Des types indirects comme toi, on en croise à tous les coins de rue.”
En haussant les épaules avec exaspération, l’homme à un bras――Al, se tint aux côtés de Midyam. Levant les yeux vers lui, celle-ci écarquilla les yeux et poussa un “Ah”.
Et puis, elle pointa son visage du doigt.
Midyam : “Al-chin, tu as réussi à retrouver ton casque ?”
Al : “Ouais, en quelque sorte. Il se trouvait à proximité de l’auberge, ce qui est un mal pour un bien. Je n’avais plus qu’à le récupérer, car je savais qu’il ne se casserait pas.”
Midyam : “――? Tu veux dire qu’il est solide ?”
Al : “Exactement, solide. Impossible à casser pour quiconque dans ce monde.”
Tout en déclarant cela, Al tapota du doigt le casque noir de jais qu’il portait. Midyam hocha la tête en répondant “Vraiment~ ?”, mais Kafma lança un regard perçant à Al.
Remarquant l’expression dans ses yeux, Al pencha la tête et demanda : “Qu’est-ce que tu comptes faire ?”.
Al : “Tu ne veux pas te battre contre nous, c’est ça ? Bien sûr, c’est pareil de notre côté… Ou plutôt, on est tous trop épuisés pour ça.”
Kafma : “Tu nous as brillamment dirigés au cours de la bataille qui vient de se dérouler. Comment connaissais-tu les mouvements du Grand Désastre ?”
Al : “Secret professionnel. Si je ne te le révèle pas, pas de trêve ?”
Kafma : “――Non, je ne retirerai pas mes propos.”
En secouant la tête, Kafma répondit à Al avec une sincérité authentique. Il épousseta ensuite sa cape en lambeaux avec sa main, tournant le dos à Al et Midyam.
Il se tournait vers celui qu’il avait décrit comme une personne très importante.
Kafma : “J’ai coopéré avec vous cette fois-ci en raison de la tournure des événements. Mais vous et moi sommes ennemis… À moins que vous ne changiez d’avis, nous nous reverrons sur le champ de bataille. À ce moment-là, je ne ferai pas de quartier.”
Al : “Même si tu ne nous l’avais pas dit…”
Midyam : “C’est pareil de notre côté… ! Merci de nous avoir aidés.”
Kafma : “Je n’ai fait que mon devoir en tant que Général de l’Empire.”
Sur ces mots, Kafma déploya ses ailes transparentes sur son dos robuste et s’envola d’un seul mouvement rapide, le battement de ses ailes produisant un bruit assourdissant.
Le vent soulevé remua la poussière et la terre, tandis que Midyam et Al regardaient son dos s’éloigner. Lorsque finalement la silhouette de Kafma disparut de leur vue,
Midyam : “…Al-chin, merci infiniment. Du fond du cœur, merci. Tu m’as sauvé la vie.”
Al : “Eh bien, tout le monde y trouve son compte. Sans ta persévérance, l’attaque contre cette grande chose aurait été beaucoup plus inégale. Il y aurait eu beaucoup plus de morts.”
Midyam : “Des morts…”
Après avoir entendu la réponse d’Al, Midyam baissa doucement les yeux.
En remarquant que Midyam avait le regard baissé, le visage empreint d’une expression déchirante, Al tripota les coutures de la visière de son casque avec ses doigts et déclara :
Al : “Tu ne comprendras sûrement pas, et ça ne servira probablement pas de consolation, mais si cette gamine… Si Tanza n’avait pas agi ainsi, nous aurions tous été anéantis. C’est certain.”
Midyam : “Peut-être qu’on aurait pu faire plus d’efforts.”
Al : “Non, cette voie n’existait pas――même en essayant tout ce qu’on pouvait, l’expérience a tourné au fiasco.”
Les paroles dépitées d’Al n’avaient vraiment aucun sens pour Midyam. Toutefois, elle aurait menti si elle avait dit que cela ne la réconfortait pas.
Elle comprenait qu’Al avait prononcé ces mots dans le but de la réconforter. Il s’agissait donc d’une consolation sincère.
Midyam : “Merci, Al-chin.”
Al : “…You’re welcome.”
Une fois encore, les mots prononcés par Al n’avaient aucun sens pour Midyam.
??? : “As-tu fini de te décider sur ce qu’il faut faire, Yorna Mishigure ?”
Yorna : “…Est-ce vous ?”
Des tas de décombres, les vestiges brisés de bâtiments et un trou d’une taille inimaginable avaient été créés à la suite de cette bataille acharnée.
Alors que Yorna se tenait au sommet d’une colline, contemplant le spectacle des cicatrices laissées par la guerre totale que la Cité Démoniaque de Chaosflame avait menée contre le Grand Désastre, un homme apparut sous ses yeux.
Abel, le visage caché derrière un masque d’oni, lui demanda ce qu’elle ressentait d’une voix dépourvue de la moindre émotion.
Sans se presser, Abel se fraya un chemin à travers les décombres, désireux de voir la même scène que Yorna ; cependant, sans laisser transparaître la moindre émotion dans sa voix, il s’exprima ainsi :
Abel : “Ce que je peux t’offrir correspond exactement à ce que j’ai écrit dans la missive. Fais-nous part de ta réponse.”
Yorna : “Est-ce vraiment ce que vous devriez dire en voyant cette scène tragique ?”
Abel : “Le réconfort fournira-t-il un abri, ou la pitié un refuge ? Toi et moi sommes tous deux nés privilégiés, parmi ceux qui ont choisi leur devoir. À ce titre, une seconde de notre temps n’a pas la même valeur qu’une seconde pour les autres.”
Yorna : “――――”
Ne pas rechercher le réconfort ni la sympathie ; c’était quelqu’un qui avait choisi cette façon d’être.
Comprenant cela, Yorna s’abstint de se rebeller contre son attitude. Plus important encore, Yorna n’avait rien à gagner à le contrarier ici pour des raisons émotionnelles.
Yorna : “J’ai déjà trop perdu aujourd’hui.”
Abel : “La ville, ses citoyens. Ce serait une erreur d’ajouter à cela le temps que tu as pris pour reporter cette affaire.”
Yorna : “Il s’agissait de Tanza.”
Abel : “――――”
Yorna : “L’enfant bien-aimée qui s’est sacrifiée pour nous sauver à la fin… Elle s’appelait Tanza.”
Sur ces mots, Yorna retira l’obidome de son kimono et le montra à Abel.
(Note de Traduction : Les obidome (帯止め) sont des accessoires portés sur le cordon qui noue le kimono. Ces accessoires auraient d’abord été utilisés par les geishas (prostituées traditionnelles japonaises), archétype dont s’inspire Yorna, avant de se généraliser. Pour plus d’informations, cliquez ici.)
Abel lui jeta un regard en coin alors qu’elle le frottait en mouvements circulaires, s’interrogeant silencieusement sur ses intentions. Le coin externe des yeux de Yorna s’abaissa légèrement sous ce regard interrogateur.
Yorna : “Cet obidome a été fabriqué à partir des cornes de la sœur aînée de cette fille. Alors qu’elle pleurait la mort de sa sœur, Tanza l’a fabriqué pour moi… et en dehors de ça…”
Abel : “――――”
Yorna : “Ces épingles à cheveux et ces kanzashi sont des cadeaux de mes enfants bien-aimés. Ce sont des marques laissées par ces enfants qui ont été chassés de chez eux, ces enfants qui n’ont rien et qui se sont donnés corps et âme pour me remercier.”
Les ornements colorés, les épingles à cheveux, les kanzashi constituaient autant d’hommages offerts par les habitants de la Cité Démoniaque.
Certains avaient retiré leurs écailles, d’autres avaient rassemblé des plumes, d’autres encore avaient poli leurs cornes et leurs crocs, pour ensuite les offrir à Yorna, incarnant ainsi leur mode de vie et leur gratitude.
Pour Yorna, ils avaient plus de valeur que n’importe quel joyau ou trésor précieux, et pour avoir reçu de tels cadeaux, elle estimait qu’elle devait se montrer digne de leur amour. Et pourtant――
Yorna : “Je ne peux plus me permettre d’enfreindre mes promesses…”
Abel : “――Tôt ou tard, Vincent Vollachia et son groupe vont passer à l’action. Ils ne feront rien ici compte tenu de la situation, mais ce n’est qu’une question de temps. Nous n’avons pas une minute à perdre.”
Yorna : “Que ferez-vous concernant l’endroit où iront mes enfants ?”
Abel : “Nous n’aurons d’autre choix que d’utiliser la Ville Fortifiée comme base dans un premier temps. En chemin, nous nous emparerons d’autres villes et les ajouterons à notre bannière. Avec toi et les habitants de la Cité Démoniaque, c’est possible.”
Avec la perte des facultés de la Cité Démoniaque, il était nécessaire de trouver un endroit pour accueillir ses résidents en détresse.
La proposition d’Abel était radicale et absurde, imposant l’irrationnel aux autres. Mais Yorna avait des priorités similaires. Sauver ceux qu’elle aimait, voilà ce qui animait Yorna.
Et hormis cela――
Yorna : “Êtes-vous certain d’être véritablement prêt à exaucer le souhait qui figurait dans votre missive ?”
Abel : “Je n’ai pas l’intention d’en reparler. Toutefois, tu dois y réfléchir attentivement.”
Yorna : “Y réfléchir…”
Abel : “Que privilégies-tu, ton souhait de longue date ou ton propre “amour” ?”
Face à Abel, dont les émotions n’étaient pas visibles, Yorna ne pouvait pas dire si ses paroles, ou plutôt ce qui semblait être ses conseils, étaient prodigués avec bienveillance ou malveillance.
Mais Yorna, frappée par ses paroles, sortit un kiseru de sa ceinture, redressa son embout tordu avec son doigt, l’alluma et laissa la fumée violette s’échapper.
Plus bas, les êtres chers de Yorna fouillaient la ville en ruines, rassemblant leurs vies, les éléments qui les soutenaient, se préparant à ce qui allait suivre.
Il appartenait à Yorna de leur offrir un refuge et d’être la lumière qui leur montrerait le chemin vers l’avenir.
S’allier à Abel, détrôner Vincent Vollachia――non, l’imposteur qui se faisait passer pour lui et faire en sorte qu’il tienne la promesse faite dans sa missive.
Et quant au contenu des promesses à tenir――
Yorna : “――Les parents ne devraient-ils pas mourir en premier, Tanza ?”
Et ainsi, l’enfant bien-aimée qui avait décidé de son propre destin disparut, tout comme la fumée violette dans le vent fugace.
Alors qu’elle observait la fumée violette s’élever au loin, elle salua l’homme au masque d’oni qui émergeait en dessous.
Celui qui était reçu, Abel, poussa un petit ricanement en voyant Taritta immobile devant lui.
Abel : “Si tu te fais du souci pour la jambe que tu as transpercée, ce n’est rien d’autre qu’une inquiétude inutile. La blessure a déjà commencé à cicatriser. Elle sera complètement guérie d’ici demain.”
Taritta : “…Je m’en réjouis. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiétait.”
Abel : “Ho ?”
Comme Abel l’avait déclaré, aucune gêne physique n’était visible dans la posture de Yorna alors qu’elle se tenait debout sur la colline. Son kimono et ses cheveux ébouriffés, vus de dos, dégageaient une impression d’épuisement, mais sa jambe droite, transpercée par une flèche, dégageait une aura différente.
Il s’agissait peut-être là d’un avantage inhérent aux arts secrets qu’elle manipulait. Toutefois, les conséquences de cette blessure étaient plus graves que la blessure elle-même.
Bien sûr, Taritta était parfaitement consciente de ce poids.
Taritta : “――――”
Dans ce dernier instant, chargée de faire un choix, Taritta elle-même avait laissé la décision à une flèche.
Si elle avait suivi la volonté du ciel confiée à Mariuli en tant qu’Oracle des Étoiles, Taritta aurait dû transpercer le cœur d’Abel avec cette flèche. C’était effectivement la possibilité la plus prometteuse parmi les options qui s’offraient à Taritta, même s’il était difficile d’imaginer quel genre de causalité aurait permis d’apaiser le Grand Désastre.
Néanmoins, cela aurait signifié obéir aux étoiles qui avaient transformé Mariuli, si précieuse à ses yeux, en une entité incompréhensible. Une décision qui revenait, sans l’ombre d’un doute, à se tailler la chair soi-même.
――Au final, c’était cet élément qui avait poussé Taritta à prendre cette décision.
Taritta détestait les étoiles qui avaient changé Mariuli. C’est pourquoi elle ne les avait pas suivis.
Peut-être que le simple fait de suivre la volonté du ciel aurait bien convenu à la personnalité de Taritta, quelqu’un qui se sentait à l’aise lorsqu’on lui disait quoi faire, quand on lui montrait le chemin, quand elle était à la disposition d’autrui.
Cependant, la rencontre entre Taritta et les étoiles s’était mal passée.
Si les étoiles avaient parlé à Taritta dès le départ plutôt qu’à Mariuli, celle-ci aurait peut-être vécu pour elles. Mais les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Par conséquent――
Taritta : “――À ce moment-là, j’ai poussé le dos de cette fille-cerf qui courait sans hésiter.”
Finalement, la fille avait donné naissance à la lumière qui avait détruit le Grand Désastre de l’intérieur.
En échange, la jeune fille avait perdu la vie, et les dégâts causés au territoire où se trouvait autrefois la Cité Démoniaque étaient considérables. En revanche, il était possible d’affirmer qu’elle avait réussi à protéger ce qu’elle souhaitait préserver.
Abel : “Pourtant, malgré cela, tu sembles mécontente.”
Taritta : “…J’avais raison, n’est-ce pas ? De ne pas suivre la volonté du ciel et de ne pas vous abattre.”
Abel : “Comment pourrais-je, moi qui n’ai pas été touché, te dire que tu aurais dû tirer ? Que ta décision ait été bonne ou mauvaise ne relève pas non plus de mon ressort. Aussi cliché que ça puisse paraître, seule la suite de tes actions pourra prouver que tu as fait le bon choix.”
Taritta : “…Ces mots, je ne pense pas qu’ils viennent de vous.”
Abel : “C’est exact. Ils sont tirés d’Iris et le Roi des Épines… Une citation tirée d’un classique.”
Après avoir évoqué un sujet que Taritta ne saisissait pas, Abel secoua la tête et déclara : “Tu n’as pas besoin de comprendre”.
Il examina ensuite Taritta de haut en bas,
Abel : “Tu éprouves peut-être encore une certaine appréhension, mais tu sembles l’avoir surmontée dans une certaine mesure. Maintenant, que comptes-tu faire ?”
Taritta : “Je n’en suis pas certaine. Je souhaite simplement retourner dans cette ville et discuter avec ma sœur et mon peuple. J’aimerais parler à la fille de mon âme sœur qui n’est déjà plus de ce monde.”
Abel : “Une âme sœur qui t’a transmis une volonté du ciel, hein… Ça donne du poids à ton affirmation que tu n’es pas toi-même une Oracle des Étoiles. Voilà qui les rend d’autant plus abominables.”
Taritta : “Abominable…”
Abel : “Je ne parlais pas de toi. Je comprends ta ligne de conduite.”
Abel tourna la tête en réponse aux murmures de Taritta.
Un grand nombre de personnes défilaient dans les rues qui étaient devenues des ruines, ramassant les biens ménagers qui avaient échappé aux dégâts, ainsi que les matériaux pouvant servir à quelque chose, et commençaient à établir des priorités parmi ce qui était nécessaire pour rester en vie.
Taritta fut frappée par la résilience qui caractérisait le mode de vie des habitants de la Cité Démoniaque.
Compte tenu des origines de la Cité Démoniaque, ses habitants étaient probablement habitués à être persécutés, opprimés et vaincus. Même en considérant cela, elle ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Néanmoins――
Taritta : “Ces individus, vous allez les entraîner dans votre conflit ?”
Abel : “En effet.”
Involontairement, Taritta se sentit intimidée par cette réponse brève et définitive.
Il n’y avait aucune hésitation ; Abel observait la population qui faisait de son mieux dans cette terre dévastée, mais il restait fidèle à son objectif initial lorsqu’il était venu à Chaosflame, et il claqua ses talons avec un bruit sec. Puis――
??? : “――Même si Abel-chan a peut-être raison, je me demande si les personnes qui l’entourent vont obéir sans broncher. Même la renardette pourrait avoir du mal à se ranger de notre côté émotionnellement, non ?”
Tout en exprimant une opinion raisonnable, Al rejoignit Abel et Taritta.
Il avait déserté la scène pendant un certain temps, mais à en juger par la façon dont il avait remis son casque familier sur sa tête et s’était dirigé langoureusement vers eux, il semblait avoir retrouvé quelque chose d’autre que sa taille normale.
À côté d’Al se trouvait Midyam, qui regardait Abel de ses yeux bleus ronds.
Midyam : “Je partage l’avis d’Al-chin. Je serais ravie que Yorna-chan se range de notre côté, mais après ce qui s’est passé avec Tanza-chan et la ville, je ne suis pas sûre qu’elle souhaite y prendre part…”
Abel : “Tu penses que Yorna Mishigure refusera de nous suivre parce que nous sommes liés à l’existence même au cœur de ce désastre ? C’est une pensée bien trop empreinte de sentimentalisme. Elle a déjà pris sa décision.”
Midyam : “Vraiment ? Abel-chin, ne me dites pas que vous lui avez encore adressé quelque chose d’horrible ?”
Abel : “Quelles que soient la dureté ou la cruauté de mes propos, je dis ce qui doit être dit. Mes intentions sont claires.”
Les joues de Midyam se gonflèrent devant le refus d’Abel de nier la question qu’elle lui avait posée.
En fait, d’après ce que les oreilles de Taritta avaient capté, l’échange entre Abel et Yorna n’avait pas été émotionnel, mais il était loin d’être doux, calme et compatissant.
Et pourtant, si Abel ne mettait pas davantage en doute la volonté de Yorna, c’était parce que,
Al : “Il est prêt à exploiter les faiblesses de Yorna-chan… Après tout, si elle ne suit pas la même voie que nous, elle ne peut pas protéger les habitants de la ville qui n’ont nulle part où aller, c’est bien ça ?”
Midyam : “C’est horrible… ! Vous parlez encore comme ça, Abel-chin !”
Abel : “Quel autre choix leur reste-t-il ? La seule autre option qui leur reste est de persister dans leur obstination absurde et de mourir comme des chiens.”
Midyam : “Il n’y a pas d’autre option, mais il y a une autre façon de l’exprimer ! Pourquoi vous ne le comprenez pas ?”
Abel dirigea un regard glacial en direction de Midyam à travers son masque d’oni, tandis que cette dernière le pressait de répondre en élevant la voix.
Taritta était presque certaine qu’Abel porterait un jugement sévère sur les plaintes de Midyam, mais ses sentiments étaient proches des siens.
Cependant, tant qu’il respectait le Pacte conclu entre l’Empereur du passé et le Peuple de Shudraq, Taritta était incapable de renoncer à Abel et de rompre leur relation.
Les alliances fondées sur les sentiments n’avaient aucune importance sur un champ de bataille bien réel.
Al : “Tu as raison d’être en colère, p’tite demoiselle Midyam. Par contre, personnellement, je ne désapprouve pas l’idée d’Abel d’utiliser tout ce qu’il peut. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que Yorna-chan vienne avec nous, juste pour des raisons pratiques.”
Midyam : “Je vous assure que j’ai de nombreuses objections à ce sujet. Je te déteste aussi, Al-chin !”
Al : “Ça me fait mal au cœur d’apprendre que la p’tite demoiselle Midyam me déteste. Ceci étant dit…”
Coupant court à sa phrase, tout en tenant à distance Midyam qui fusillait Abel et lui-même du regard, Al laissa son regard errer autour de lui, puis se concentra sur le grand trou au centre de la zone dévastée.
Une fois que ce mouvement attira l’attention de Taritta et des autres, ils se tournèrent vers cela et il prit la parole.
Al : “Parlons d’un des nôtres――de mon frangin.”
Tout le monde : “――――”
Alors qu’Al abordait le sujet, l’atmosphère déjà tendue devint encore plus pesante.
C’était un sujet qu’il fallait aborder, ils en étaient tous conscients, mais en même temps, c’était un thème qui les mettait un peu mal à l’aise, ne sachant pas trop quoi dire. Quoi qu’il en soit――
Midyam : “Subaru-chin, où es-tu passé… ?”
Les murmures sombres de Midyam évoquaient des dégâts de moindre ampleur causés par le Grand Désastre.
Comparé au fait que l’une des plus grandes villes faisant la fierté de l’Empire avait complètement disparu et que la vie de deux Empereurs avait été mise en danger, ces dégâts pouvaient peut-être être considérés comme insignifiants.
Néanmoins, pour le groupe qui s’était rendu à la Cité Démoniaque, il s’agissait de dégâts qui ne pouvaient être ignorés.
Midyam : “Yorna-chan a dit que les ombres avaient jailli de Subaru-chin.”
Al : “Le Vieux Olbart disait la même chose. Il souriait même s’il lui manquait la main droite. Étant moi-même amputé d’un bras depuis longtemps, c’était incroyable.”
Taritta : “Tu parles de l’attitude du vieil homme ? Ou bien de ce qu’il a raconté ?”
Al : “C’est frustrant, mais ici, il est question d’attitude. Quant à ce qu’il affirmait, je suis certain que c’est vrai.”
D’un claquement de langue, Al indiqua qu’il croyait au témoignage d’Olbart.
Taritta n’avait pas non plus une bonne impression de ce vieil homme monstrueux, mais il était également vrai qu’il n’avait aucune raison de mentir. Tant que ses déclarations correspondaient à celles de Yorna, elles étaient probablement vraies.
Soudain, ce qui vint à l’esprit de Taritta fut le souvenir des dernières volontés et du testament de Mariuli : “Un voyageur, aux cheveux noirs et aux yeux sombres”.
Lorsqu’elle avait aperçu Subaru pour la première fois dans la forêt et qu’elle avait tenté de le tuer, elle n’avait eu aucun doute à son sujet. Plus tard, lorsqu’elle avait appris l’existence et l’identité d’Abel, prisonnier du village, elle avait cru s’être trompée sur son adversaire, mais――
Taritta : “Et si…”
Et si c’était Subaru, et non Abel, qui était responsable du Grand Désastre prévu par Mariuli en tant qu’Oracle des Étoiles ?
Ceci pourrait expliquer pourquoi le Grand Désastre s’était propagé avec Subaru en son centre.
Ces doutes continuaient de tourmenter le cœur de Taritta.
Abel : “Il y a une chose sur laquelle nous devons nous mettre d’accord.”
L’angoisse de Taritta fut mise de côté lorsqu’Abel leva un doigt au milieu du groupe.
Ayant attiré leur attention, Abel observa respectivement les visages de Midyam, Al et Taritta, puis déclara :
Abel : “À vous entendre parler, vous ne doutez pas de la survie de cette chose… de Natsuki Subaru. Croyez-vous sincèrement qu’il a survécu à cette scène atroce ?”
Midyam : “――Hk, bien entendu ! Subaru-chin ne peut pas être mort, voyons…”
Abel : “Ne dis pas que tu préfères ne pas y songer. Même si c’est difficile à accepter, ce qui doit arriver arrivera. La vie et la mort d’autrui ne tiennent qu’à un fil.”
Midyam : “Abel-chin…”
Le ton neutre d’Abel contrastait fortement avec l’insistance émotionnelle de Midyam.
Quant à Taritta, ses sentiments penchaient une fois de plus vers Midyam. Mais elle n’avait pas beaucoup d’espoir dans la survie de Subaru, car il avait été au cœur de cette catastrophe.
Peut-être était-ce parce que sa vie quotidienne était consacrée à la chasse, au contact de la vie et de la mort des êtres vivants.
Le Peuple de Shudraq était composé de guerriers courageux, mais même les chasses de routine étaient mortelles. Parfois, les bêtes ripostaient dans leur agonie, et ses compagnons perdaient la vie.
Tout le monde mourait. Facilement. Que ces personnes soient importantes ou non, ça ne faisait aucune différence.
Taritta : “Malheureusement, Subaru…”
Al : “Mon frangin est vivant.”
Midyam : “――Al-chin !”
En secouant la tête, Taritta tenta d’exprimer ses condoléances. Mais sa déclaration fut interrompue par les paroles pleines de conviction d’Al ; en les entendant, le visage de Midyam s’illumina.
Naturellement, Abel tourna ses yeux, qui semblaient être de mauvaise humeur, vers Al,
Abel : “Clown, comment peux-tu être aussi sûr qu’il est encore en vie ?”
Al : “C’est simple, c’est parce que Natsuki Subaru est ce genre de gars. Ou plutôt…”
Abel : “Ou plutôt ?”
Al : “Le monde n’a pas été détruit. C’est sur ça que je me base.”
Taritta ne pouvait pas pleinement digérer le raisonnement et la logique exposés par Al. Il en allait de même pour Midyam, qui pencha également la tête d’un air perplexe.
Abel également, lui coupa la parole d’un seul coup, lui disant littéralement “Arrête de faire l’imbécile”.
Abel : “Je n’ai pas le loisir d’écouter tes absurdités. Si tu veux te comporter comme un clown, fais-le auprès de Priscilla.”
Al : “J’en serais ravi, mais malheureusement, la Princesse n’est pas là. À propos de cette malheureuse circonstance, j’aimerais vous poser la même question, Abel-chan.”
Abel : “Qu’y a-t-il ?”
Al : “Qu’en pensez-vous, Abel-chan ? Croyez-vous que mon frangin est mort ?”
En touchant le menton de son casque, Al demanda à Abel ce qu’il en pensait. Son opinion semblait toutefois inébranlable. C’était lui qui avait initialement lancé la discussion sur ce ton, remettant en question leur santé mentale pour avoir cru que Subaru était toujours en vie.
Naturellement, pour lui, le fait que Subaru, qui avait été pris dans le Grand Désastre, ait survécu――
Abel : “――Comme ce n’était pas le Grand Désastre, il lui reste un rôle à jouer. S’il possède les capacités nécessaires à cette fin, il serait prématuré de le considérer comme mort.”
Taritta : “Hein…”
Midyam : “Abel-chin ?!”
Mais ce qu’Abel déclara en réalité était tout le contraire de ce à quoi Taritta s’attendait.
La réponse laissa Taritta sans voix, et même Midyam, qui avait obtenu la réponse qu’elle cherchait, écarquilla les yeux de surprise.
En revanche, Abel, évitant les regards de Taritta et des autres, se retourna immédiatement et s’éloigna lentement de cet endroit.
Après avoir échangé un regard, Taritta et Midyam le suivirent. Al suivit également les trois autres, penchant la tête, perplexe.
Midyam : “Abel ! Qu’est-ce que ça signifie, expliquez-vous !”
Abel : “Que veux-tu que je t’explique ?”
Midyam : “Tout ! Vous parliez comme si Subaru-chin était mort juste avant, c’est pour ça.”
Abel : “Je viens de dire que si vous croyez qu’il a survécu, vous devez me présenter un argument qui ne soit pas émotionnel. J’estime qu’il a une raison d’avoir survécu. C’est pourquoi je pense qu’il est en vie. Fin de l’histoire.”
Midyam : “――Hk !”
La réponse dépourvue de gentillesse d’Abel fit rougir de colère Midyam, qui exprima son mécontentement. Cela n’eut aucun effet sur Abel, qui ne se retourna même pas.
Les pieds d’Abel, avec les trois autres à sa suite, s’arrêtèrent finalement après avoir marché pendant un certain temps. Ils s’arrêtèrent juste devant l’énorme trou creusé par le Grand Désastre désormais dispersé, là où se trouvait autrefois la Cité Démoniaque. Et là――
??? : “Uau…”
Là, accroupie au bord du trou, se trouvait une petite fille――Rui, la tête baissée.
Ses vêtements blancs étaient complètement tachés de boue, et elle creusait faiblement la terre à mains nues. Ses mains étaient sales, mais on pouvait aussi remarquer qu’elles étaient tachées de rouge à cause du sang qui coulait de ses ongles cassés.
Midyam : “Rui-chan… !”
Prise de panique, Midyam se précipita vers Rui et enlaça la fille par-derrière ; malgré l’étreinte de Midyam, les mains de Rui ne s’arrêtaient toujours pas.
En grattant le sol ou en écartant les débris, la fillette continuait à chercher quelque chose――non, pas quelque chose.
Taritta : “Elle cherche Subaru…”
Al : “Pour le meilleur ou pour le pire, j’imagine… Tch, ça me laisse un arrière-goût désagréable.”
Alors qu’ils observaient le dos de la petite Rui, Taritta et Al exprimèrent chacun leurs propres pensées.
À l’insu de Taritta, l’attitude d’Al envers Rui était devenue terriblement irritée. Cependant, c’était Al qui avait protégé Rui de la frappe finale, celle qui avait balayé le Grand Désastre. Taritta ne parvenait donc pas à déchiffrer la relation entre les deux à cet égard.
Insister maintenant ne ferait probablement plaisir à personne. Elle avait une vague idée, mais Taritta fit comme si elle n’avait pas écouté le sujet qui venait d’être abordé.
Abel : “Arrête donc. Fouiller dans la boue et chercher sous les décombres ne t’aidera pas à trouver ce que tu cherches.”
Rui : “U… Aau !”
Alors que Rui était enlacée par Midyam, Abel se tenait derrière elle. Tournant la tête pour voir le regard du masque d’oni dirigé vers elle, Rui fit une grimace qui n’était ni tout à fait de colère, ni tout à fait de tristesse.
Elle semblait à la fois condamner Abel et lui demander de ne pas l’arrêter.
Abel se moquait bien du premier cas, et même si c’était le second, cela ne servirait à rien. Il inclina donc le menton en direction du grand gouffre à côté de Rui――
Abel : “Le retrouver te demandera beaucoup d’efforts. Tout du moins, il n’apparaîtra pas même si tu patauges seule dans la boue――de surcroît, tu ne sais même pas où il a été emporté.”
Rui : “Au ! Aau ! Uauua !”
Abel : “Tu peux chercher autant que tu veux, avec toute la naïveté qui te caractérise, tu ne le trouveras jamais. Tu ferais bien de le reconnaître.”
Rui : “Uu ! Uuuu !”
Les paroles cruelles d’Abel provoquèrent une vive réaction chez Rui qui rougit et ouvrit la bouche pour protester avec véhémence.
À en juger par son énergie et son regard furieux, il était évident qu’elle n’abandonnerait jamais ses recherches pour retrouver Subaru, et qu’elle était déterminée à le retrouver coûte que coûte. Et puis――
Midyam : “Abel-chin, existe-t-il un moyen de retrouver Subaru-chin ?”
Rui : “Uh, uh ?”
Midyam : “Ce que vous venez de dire, à propos du fait que Rui-chan ne peut pas trouver Subaru-chin toute seule. Avez-vous une meilleure méthode en tête ? Ou n’en existe-t-il pas ? En avez-vous une ?”
Alors que Midyam posait une question à Abel en le regardant dans les yeux, Rui devint de plus en plus excitée tandis que Midyam l’enlaçait. Comme la vigueur de Rui subsistait grâce aux paroles de Midyam, Abel ferma un œil et,
Abel : “Tu n’es pas très perspicace, mais tu as un bon instinct, n’est-ce pas ? Ton frère et toi êtes comme les deux doigts d’une main.”
Midyam : “Bien évidemment, puisque grand frère et moi sommes frère et sœur. Plus important encore, répondez-moi correctement ! Y a-t-il un moyen de retrouver Subaru-chin ? Y en a-t-il un ? Y en a-t-il un ?”
Ses attentes grandissaient, et Midyam répéta sans cesse la même question. Soupirant devant son insistance, Abel marqua une pause, puis ajouta :
Abel : “Ce n’est pas à proprement parler une méthode de recherche. L’objectif initial n’était pas de retrouver une personne disparue, mais de disposer d’un prétexte pour semer le trouble dans la Capitale Impériale.”
Midyam : “Facilitez la compréhension !”
Abel : “…Si ce plan fonctionne, ton souhait et celui de cette fille pourraient bien se réaliser. Après tout, l’Empire tout entier se mettra à la recherche de cette personne.”
Taritta : “Tout l’Empire à la recherche de Subaru… c’est bien ce que vous dites ?”
S’attardant sur une partie intrigante des paroles d’Abel, Taritta fronça les sourcils.
Tout comme Midyam, Taritta n’était guère perspicace. La seule différence résidait dans le fait que Midyam disait ouvertement ce qu’elle ne comprenait pas, tandis que Taritta gardait ses pensées pour elle.
En tout cas, l’explication d’Abel, qu’il avait tenté d’exprimer de manière simple et compréhensible, n’avait pas été tout à fait comprise par Taritta en raison de son manque de connaissances préalables. Néanmoins――
Rui : “――Uau, auau ?”
L’intention derrière ces mots n’avait été transmise avec certitude qu’à la personne à qui elle s’adressait.
Rui, qui était sur le point de se déchaîner, se détendit dans les bras de Midyam ; et, fixant Abel qui restait immobile, elle lui posa une question sans utiliser de mots.
En réponse, Abel acquiesça d’un signe de tête, disant “Naturellement”. Même s’il n’en comprenait sans doute pas le sens exact.
Al : “Alors, qu’est-ce qu’on va faire ? Comment peut-on mettre en œuvre ce plan pour retrouver mon frangin ?”
Abel : “Rien de très compliqué, il suffit de répandre l’information.”
Midyam : “――――”
Abel répondit à la question d’Al, et Midyam lui lança à nouveau un regard noir. Puis, Abel soupira, comme s’il anticipait les reproches qui allaient suivre de la part de Midyam, et reprit. Il poursuivit avec――
Abel : “――Que le fils illégitime de Vincent Vollachia, le rejeton maudit aux cheveux noirs et aux yeux sombres, cherche à prendre la place de son père. Une véritable reconstitution de la “Guillotine de Magritza”.”
――Le même jour, à la même heure, dans un certain endroit.
??? : “――Hk.”
De force, il pressa son corps détrempé, s’agrippant de justesse au sol où ses doigts avaient trouvé une prise, et se hissa vers lui. Relâcher ce contact, ne serait-ce qu’un instant, signifiait ne jamais pouvoir revenir.
Cette personne était littéralement engagée dans un combat à mort――non, plutôt dans une lutte pour sa survie.
L’eau noire comme l’encre, cet espace aquatique sans échappatoire, lui arrachaient chaleur corporelle et forces à une vitesse terrifiante, lui faisant éprouver la sensation de mourir encore et encore. Il lui était même impossible de dire si tout cela relevait du rêve ou de la réalité.
Il avait l’impression d’avoir été happé à maintes reprises par d’énormes poissons cachés sous l’eau. À bout de souffle, les poumons envahis par une eau amère, le goût du sang dans la bouche, il avait cru s’être noyé à mort. Il se pouvait aussi qu’il ait perdu connaissance à cause du froid et de l’épuisement, que sa vie se soit éteinte comme dans un sommeil paisible.
Et ainsi, tout en répétant cela, en accumulant cela, en pataugeant de cette manière, finalement il――
??? : “Bah, bwaaah…”
Il se hissa sur le rivage tout en crachant l’eau qu’il avait avalée. C’était rude, pénible et éprouvant. Du fond du cœur, il aurait voulu pouvoir utiliser ses deux mains pour se faciliter la tâche. Mais il ne le pouvait pas.
Car, à l’opposé de sa main droite agrippée au rivage, son bras gauche serrait quelque chose qu’il ne pouvait absolument pas lâcher.
Avant de comprendre ce que c’était, il avait échoué à plusieurs reprises. Il l’avait laissé glisser, l’avait lâché.
Mais une fois qu’il en avait compris la nature, il n’avait jamais pu s’y résoudre. Voilà pourquoi, malgré les échecs répétés, encore et encore, il n’avait pas abandonné――
??? : “――――”
Avant même de penser à lui-même, il poussa jusqu’à la rive ce qu’il tenait serré contre son bras gauche.
C’était de petite taille, mais malgré tout lourd. Le fait qu’il ne soit pas en pleine possession de ses moyens, ajouté à l’infortune que ni l’un ni l’autre ne soient vêtus pour la nage, n’avait rien arrangé.
Sa tenue à elle, en particulier, était un kimono, bien plus chargé en tissu que des vêtements ordinaires. Or, plus de tissu signifiait inévitablement plus d’eau absorbée.
Il espérait qu’elle lui pardonnerait d’avoir retiré une partie de son kimono en chemin, afin de l’alléger.
Quelque chose s’était également enfoncé profondément dans son flanc et sa nuque lorsqu’il l’avait tirée vers lui. Il s’agissait en fait des magnifiques bois qui poussaient sur sa tête――avec cette douleur, il préférerait qu’elle l’interprète comme un moyen de les rendre quitte.
Il ne restait plus qu’à――
??? : “Uh, guh… !”
Il poussa la fille jusqu’au rivage, et il ne lui restait plus qu’à rassembler ses dernières forces pour se hisser lui aussi sur la côte.
Cependant, peut-être parce que le fil de la tension avait été coupé une fois que la fille avait été mise sur le rivage, il était incapable de rassembler cette dernière force, et ses mains ne firent que s’agripper en vain à la terre ferme.
Sa tête vacillante et le bourdonnement dans ses oreilles le réprimandaient, lui faisant comprendre qu’il ne pouvait pas rester tel qu’il était.
C’était le signe que sa conscience s’évanouissait. Et perdre conscience ici signifiait la mort.
Si la tension était rompue et que sa volonté d’accomplir quoi que ce soit était brisée, il serait condamné à répéter sans cesse rêve et réalité pour retrouver cette chance.
Tout mais pas ça, pensa-t-il, luttant de plus en plus sérieusement pour raviver sa conscience.
Sa conscience s’estompait. Finalement, sa main lâcha le rivage――
??? : “――Oups, fais attention.”
À ce moment-là, alors qu’il lâchait prise et s’enfonçait à nouveau dans l’eau, quelqu’un lui saisit la main.
Des doigts fermes et fins saisirent son poignet, tirant son corps qui sombrait vers la côte. Son visage émergea de l’eau alors qu’il haletait pour reprendre son souffle, et juste avant de perdre connaissance, il posa son regard sur l’autre personne.
Mais qui était donc celui qui lui avait saisi la main――
??? : “Nan, évitons ça. T’es sur le point de perdre connaissance d’un moment à l’autre, hein ? Ce ne serait pas très élégant. Tant qu’à faire, autant commencer de façon un peu plus spectaculaire.”
De façon inconcevable, la main opposée à celle qui le retenait vint couvrir ses yeux, l’empêchant de voir. Tout ce qu’il distingua fut les lignes gravées dans la paume.
Une main inconnue, à la ligne de vie étrangement longue.
Ce fut la dernière chose qu’il perçut, avant que sa conscience ne s’éloigne――
??? : “En tout cas, bravo d’avoir nagé jusque là ! Et que je me sois trouvé ici, poussé par le vent, quelle coïncidence extraordinaire ! Non, vraiment, vraiment, c’est formidable !”
Tandis que sa conscience s’évanouissait, cette voix joyeuse continuait de l’accompagner jusqu’au bout.
Une voix semblable à un tonnerre enjoué, débordant d’exaltation.
??? : “――N’as-tu pas l’impression qu’une grande histoire est sur le point de commencer ?”
Face à cette question impossible à répondre, sa conscience――la conscience de Natsuki Subaru s’évanouit avant d’avoir pu répondre.

