58 — Ceux qui n’ont nulle part où aller
――Taritta avait été pour la première fois tourmentée par des cauchemars liés à une “volonté du ciel” trois ans auparavant.
Jusqu’alors, Taritta avait mené une vie totalement détachée de toute “volonté du ciel”.
Bien sûr, elle ignorait totalement l’existence des Oracles des Étoiles.
――Quand on parle de “volonté du ciel”, à quoi pense-t-on, au juste ?
Le destin et la prédestination, les épreuves et les obstacles inévitables qui jalonnent le parcours d’une vie.
En y réfléchissant bien, il y avait une différence évidente entre ces choses et une volonté du ciel. Cette dernière n’était pas comme la pluie qui tombe sur une route sans abri : des choses inévitables et contre lesquels on ne peut rien.
Le Peuple de Shudraq avait lui aussi une certaine compréhension de ce qu’étaient les événements inévitables.
Pour parler franchement, il était possible d’affirmer que la mort était le destin le plus inéluctable de tous.
La vieillesse et la maladie, la faim et les blessures, tout ce qui était associé à la mort, constituaient le rideau du destin qui allait se lever sans exception, quelque chose de difficile à éviter.
Peu importe la personne, nul ne pouvait aller à l’encontre de son destin. Il ne fallait pas non plus envisager de le défier.
Lorsqu’un de leurs compatriotes mourait, ils priaient et chantaient afin que son âme soit accueillie dans la paix.
Chanter, festoyer et faire leurs adieux, telle était la voie de Shudraq, une valeur à laquelle Taritta croyait fermement.
Sa sœur aînée, Mizelda, était une Shudraquienne exceptionnelle. Bien qu’elle ne soit pas aussi éminente que sa sœur, Taritta avait également hérité du sang d’une lignée qui continuait à assumer le rôle de chef Shudraq depuis des générations.
Être Shudraquienne était une vérité incontestable pour Taritta.
Suivre les enseignements de Shudraq était tout naturel, quelque chose qui ne se discutait pas.
Taritta n’avait jamais été douée pour ruminer les choses. Elle n’était pas du genre à se tracasser pour tout et n’avait pas envie de s’ajouter des soucis supplémentaires.
Elle avait cru que sa vie consisterait à suivre les traces de sa sœur aînée aux côtés du Peuple de Shudraq, son propre peuple, qui partageait son sang et son chemin, du début à la fin.
Ce devait être son destin, sa prédestination――
??? : “Hey, Taritta. J’ai été choisie pour devenir une Oracle des Étoiles, et j’ai une volonté du ciel à accomplir.”
――C’était avant que celle qui lui était la plus proche, son “âme sœur”, ne se confie à elle.
Abel : “――La chute de l’Empire… serait-elle distincte du Grand Désastre ?”
L’homme au masque d’oni fixait Taritta du regard, tandis que celle-ci, ébranlée dans sa détermination, vacillait sur ses jambes.
La masse noire et grouillante visible de loin était instinctivement reconnaissable au premier coup d’œil comme un “Grand Désastre” ; cependant, l’homme――Abel ridiculisa l’idée d’en avoir peur.
Abel : “Dans ce cas, aucune raison d’achopper en chemin――je vais te faire disparaître du plateau, intrus.”
Abel s’avança et déclara clairement, avec beaucoup de détermination, que c’était quelque chose de non désiré.
À ce moment précis, la petite Midyam cria “Attendez, attendez !” à côté de lui. Saisissant le bas du vêtement d’Abel, elle l’empêcha de bouger de toutes ses forces.
Midyam : “Vous êtes soudainement très déterminé, hein ?! Mais c’est trop dangereux pour vous, Abel-chin !”
Abel : “Imbécile. Ce qui doit être fait est évident. Si ce devait être le Grand Désastre, je déplorerais que les préparatifs aient été plus qu’insuffisants. Mais si ce n’est pas le cas…”
Midyam : “Alors quoi ?”
Abel : “Alors ce n’est qu’un spectacle secondaire avant les choses sérieuses. Nous n’avons pas le temps pour ce genre de divertissement. Dans ce cas, autant tirer le rideau sans tarder――toi aussi, tu devrais t’en rendre compte en l’observant de loin.”
En haussant le menton, Abel indiqua le Grand Désastre à Midyam, après sa question. Mais, comme si elle n’était pas sûre de son intention, elle fronça les sourcils.
Elle jeta des regards tour à tour vers Abel et le Grand Désastre, les évaluant du regard.
Midyam : “Je ne comprends rien à ce que vous dites ! Vous avez la mauvaise habitude de prendre des airs, Abel-chin !”
Abel : “Me tiens-tu responsable de ton manque d’intelligence ?”
Midyam : “Comme. Je. L’ai. Dit ! Si je ne comprends pas le sens de tout ça, alors je vais vous mettre des bâtons dans les roues ! Abel-chin, vous ne faites que vous mettre des bâtons dans les roues ! Si vous étiez intelligent, vous vous en rendriez compte !”
Abel : “――――”
En tapant du pied et en gonflant les joues, Midyam refusait de lâcher l’ourlet des vêtements d’Abel.
Pensant peut-être qu’il n’avait pas le temps de s’interroger sur la défiance de Midyam, qui était l’une de ses forces, Abel poussa un petit soupir, puis,
Abel : “Si tu ne l’as pas remarqué, cette fille, Yorna Mishigure, Kafma Irulux et les habitants de la Cité Démoniaque luttent désespérément pour mettre fin à ce Grand Désastre.”
Midyam : “Mmm~, encore cette mauvaise habitude ?”
Abel : “――Cette chose possède une volonté. Elle possède une volonté humaine claire et évidente.”
Abel prit la parole, et Midyam pencha la tête : “Une volonté ?”.
Taritta, debout derrière Midyam, haussa également un sourcil suite à la question de cette dernière. Ce Grand Désastre, incarnation de la fin du monde, possédait une volonté ?
De plus, Abel avait parlé de la volonté d’une “personne”. Où une telle chose pouvait-elle exister ?
En premier lieu, l’idée de considérer cette chose comme un être vivant était tout simplement inconcevable pour elle.
La silhouette, qui rongeait le monde tout entier, frémissant, s’agitant, annonçait la fin du monde lui-même.
Qu’avait bien pu voir Abel pour en conclure que cette chose avait une volonté propre ?
Au moment où Taritta et Midyam arrivèrent à cette même interrogation――
Abel : “Tout à l’heure, cette chose a essayé de vous atteindre.”
Midyam : “Hein ?”
Taritta : “――Ah.”
Les paroles apparemment inattendues d’Abel les firent toutes deux pousser des cris stupides.
Midyam n’en avait aucune idée, mais Taritta ressentait un léger malaise――lorsqu’elle les avait soustraits à l’ombre qui fondait sur eux, Taritta l’avait également senti.
Cette chose noire de jais, répugnante, suscitait quelque chose qui ressemblait à un léger attachement.
Abel : “Cela reflète probablement la volonté de celui qui lutte au plus profond de cette chose. En quête de salut, il tend sans cesse les mains. Contemplez.”
Devant l’exclamation stupéfaite de Taritta, Abel tendit la main pour désigner le Grand Désastre.
Taritta et les autres, attirés par ce geste, le regardèrent et comprirent alors le point de vue d’Abel.
Situé au centre de la Cité Démoniaque, à la place du Château du Lapis Écarlate effondré, le Grand Désastre répandait une destruction et une désolation implacables dans les environs, s’étendant sans cesse――mais ce que l’ombre d’un noir d’encre prenait pour cible en s’étendant, ce qu’elle détruisait en s’appropriant, ce n’étaient ni les bâtiments ni la terre elle-même, mais les êtres humains.
De plus――
Midyam : “――Rui-chan et Yorna-chan sont les seules à être attaquées ?”
Taritta avait la même impression que celle contenue dans le murmure faible de Midyam.
Alors qu’ils observaient de loin la bataille acharnée contre le Grand Désastre, ils pouvaient facilement voir le parti pris dans la visée de l’ombre.
Les deux cibles principales étaient Yorna, qui menait un combat sur plusieurs fronts, et Rui, qui échappait aux ombres qu’elle avait attirées grâce à ses mouvements instantanés.
Même Taritta était impressionnée, les yeux écarquillés, par les mouvements incroyables de Rui, mais, maniant un pouvoir destructeur, les capacités offensives et défensives de Yorna témoignaient de sa force transcendante en tant que membre des Neuf Généraux Divins.
Toutefois, l’homme de la Tribu de la Cage d’Insectes n’était pas en reste, faisant preuve de capacités de suppression comparables à celles de Yorna, limitant à plusieurs reprises les dégâts causés par le Grand Désastre grâce à ses ronces épineuses. Et pourtant, les seules attaques qui volaient dans sa direction, ainsi que dans celle des habitants de la Cité Démoniaque qui lançaient des morceaux de bâtiments, s’apparentaient essentiellement à des balles perdues.
Midyam : “Si cette chose vise aussi Rui-chan, ça veut dire que ça ne dépend pas de qui est le plus fort.”
Abel : “Si l’on tient compte uniquement de la force, elle n’est pas très loin derrière Kafma Irulux. Mais, si l’on considère la situation dans son ensemble, cela va de soi. Elle possède une volonté. Ce qui signifie que je n’ai d’autre choix que d’agir.”
Taritta : “Q-qu’est-ce qui vous rend aussi sûr de ça… ?”
Abel : “C’est une évidence. Il est impossible que cette chose m’apprécie. Disons qu’elle tend les mains comme pour s’accrocher à quelqu’un, alors les individus comme moi ne sont pas des candidats appropriés à cet égard.”
Taritta trouvait l’attitude désintéressée d’Abel déconcertante et déroutante.
Elle comprenait la pensée d’Abel, qui définissait l’existence du Grand Désastre comme quelque chose doté d’une volonté. Néanmoins, il était étrange que, sur cette base, les critères de sélection du Grand Désastre soient clairs.
C’était comme si Abel savait à qui appartenait la volonté du Grand Désastre.
Abel : “――Il s’agit de Natsuki Subaru.”
Taritta : “――Hk !”
Midyam : “Hein ?!”
Comme pour balayer les doutes de Taritta et l’incompréhension de Midyam, Abel fixa son regard sur le Grand Désastre tout en affirmant cela.
Voyant le duo immobile et sous le choc, Abel acquiesça profondément et poursuivit :
Abel : “C’est quelque chose qui a débordé depuis l’intérieur de Natsuki Subaru. Alors, il n’est pas étonnant que sa volonté se soit manifestée. Jusqu’à présent, je le considérais comme un homme plein de secrets, mais ça dépasse toutes mes attentes.”
Midyam : “A-attendez une minute, Abel-chin… Vous voulez dire que c’est Subaru-chin… ?!”
Abel : “À proprement parler, c’est quelque chose qui permet à la volonté de Natsuki Subaru de se refléter. Je ne dis pas que c’est lui, ni quelque chose qui le sert. ――Quoi qu’il en soit, le résultat est le même.”
Midyam : “Abel-chin, pourquoi vous semblez aussi calme à ce sujet ?!”
Midyam, les yeux ronds écarquillés de surprise, se plaignit d’une voix qui semblait sur le point de fondre en larmes.
En baissant le regard sur sa petite silhouette, Abel plissa ses yeux noirs derrière son masque d’oni. Tout comme un adulte agacé par les caprices d’un enfant.
Abel : “Ai-je l’air calme selon toi ? Il a laissé cette chose déborder hors de lui, et tout mon plan s’est effondré. Je dois reconsidérer la situation, mais je n’ai pas le temps actuellement. Et pourtant, tu dis que j’ai l’air calme ?”
Midyam : “Non ! Non, ce n’est pas ce que je veux faire comprendre ! Ce n’est pas ça, c’est… Subaru-chin appelle à l’aide, pas vrai ? Mais malgré tout, vous restez calme, pourquoi ?!”
Abel : “――Est-ce que se blottir contre cette chose qui souffre permettrait de reprendre le contrôle de la situation ? Malheureusement, la réalité n’est ni aussi accommodante ni aussi bienveillante.”
Les paroles ferventes de Midyam ne parvinrent toutefois pas à ébranler le cœur inflexible d’Abel.
En effet, c’était un homme froid, incapable de comprendre les sentiments d’autrui――non, c’était un homme qui considérait les sentiments humains comme sans importance, mais qui savait également distinguer ses priorités.
Pour ceux qui occupaient les plus hautes fonctions, comme les politiciens et les dirigeants, c’était une qualité indispensable. La même chose était exigée de Taritta, qui devait assumer le rôle de cheffe. Mais――
Taritta : “Pour moi, je…”
Elle était incapable de raisonner comme Abel ni d’avoir sa capacité à prendre des décisions.
Elle était encore moins capable d’affirmer ouvertement qu’elle détestait quelque chose si c’était le cas, tout comme Midyam.
Abel : “Je n’ai guère le temps de débattre avec toi. Je vais prendre congé. Je dois m’entretenir avec Yorna Mishigure.”
Midyam : “…Avec Yorna-chan ? Mais comment ?”
Déclarant qu’il ne pouvait plus perdre davantage de temps à répondre à ses questions, Abel tenta d’avancer. Mais Midyam l’interrompit, son regard témoignant éloquemment de la difficulté du processus.
Après avoir déclaré où il allait, Abel, dans sa tentative de parler avec Yorna, se retrouverait en première ligne face à la folie meurtrière du Grand Désastre.
Le champ de bataille où une décision prise en une fraction de seconde par ces personnes transcendantes pouvait faire la différence entre la vie et la mort.
Il était évident qu’Abel ne ferait que mettre sa vie en danger s’il s’avançait. En fait, il ne serait même pas capable de faire une action qui changerait le cours de la bataille――
Taritta : “――――”
Tout le corps de Taritta se figea à l’idée d’une action qui pourrait changer le cours de la bataille.
Ou peut-être était-ce une option réservée uniquement à Taritta. Seule Taritta avait les moyens d’apaiser le répugnant héraut de la mort qu’était le Grand Désastre.
La seule à connaître la volonté du ciel qui lui avait été confiée afin de repousser le Grand Désastre, Taritta――
Midyam : “――Je vais me rendre au front moi aussi.”
Abel : “Quoi ?”
À la perspective d’une décision aussi importante, le corps de Taritta frémit.
Aux côtés de Taritta, la voix d’Abel était empreinte de doute lorsque Midyam fit cette déclaration. Ses yeux noirs clignèrent comme s’ils scrutaient le cœur de la petite fille qui se retenait.
Abel : “Toi, à quoi songes-tu ? Pour commencer, m’as-tu seulement écouté ? Je ne m’en vais que parce que je crois que cette chose ne m’apprécie pas. Si tu y vas…”
Midyam : “Je l’ai déjà compris ! Alors je ne vais pas avec vous ! Je vais là où Rui-chan et Yorna-chan se battent ! Je veux que Subaru-chin me trouve.”
Abel : “――――”
Midyam : “Si c’est comme vous l’avez deviné, Subaru-chin va me tendre la main, n’est-ce pas ? Si c’est le cas, Rui-chan et les autres auront un tout petit peu moins de problèmes, non ? Peut-être que de cette façon, Abel-chin ne sera pas non plus pris pour cible.”
Abel : “Pour commencer, je suis moins susceptible d’être pris pour cible.”
Midyam : “Peut-être que ça sera encore moins probable alors ! Pas vrai ?!”
Avancée d’un pas décidé, Midyam souligna sa propre candidature.
Pendant un instant, il était clair qu’Abel réfléchissait sérieusement à la proposition de Midyam. Selon ses propres mots, si le Grand Désastre reflétait la volonté de Subaru, alors il était fort probable que Midyam soit prise pour cible.
Cependant, Midyam restait préoccupante, sa stature étant toujours minuscule et sa mobilité toujours entravée.
Même si elle devait assumer le rôle d’attirer l’attention du Grand Désastre, il y avait de fortes chances qu’elle soit engloutie par les ombres sans pouvoir remplir son rôle de manière significative. Si ceci devait arriver, cela provoquerait un bouleversement mental chez ceux qui l’entouraient.
À commencer par Taritta elle-même : elle ne se sentait pas capable d’encaisser la perte de Midyam sans vaciller.
Énergique, pleine de vie et n’ayant pas peur de côtoyer les autres, Midyam était aussi, pour Taritta, quelqu’un d’attachant. Elle serait incapable de faire face à son frère, Flop.
――Dans ce cas, elle se demanda si, dans son état actuel, elle serait capable de faire face à qui que ce soit.
Abel : “Refusé.”
Midyam : “Abel-chin !”
Abel : “J’y ai réfléchi un instant, mais dans ton état, tu ne serais pas en mesure de remplir le rôle d’appât. L’impact de ta mort sur ton entourage serait plus préoccupant. Je ne peux pas accepter un tel pari.”
À côté de Taritta, paralysée, Abel rejeta la proposition de Midyam pour cette même raison.
Néanmoins, en serrant les dents sous l’effet de la colère, les yeux de Midyam exprimèrent son insatisfaction. À ce stade, il était tout à fait possible qu’elle ignore l’avis d’Abel, se précipite sur le champ de bataille et élève la voix vers le Grand Désastre.
Et au milieu de cette situation périlleuse――
??? : “――Alors je vais protéger la p’tite demoiselle Midyam. Vous ne devriez pas avoir de quoi vous plaindre, pas vrai ?”
En enjambant les décombres, la voix d’un nouveau venu interrompit la conversation.
Au son de cette voix familière, les trois personnes, chacune plongée dans ses pensées, se retournèrent pour regarder celui qui leur parlait.
Avec un dao suspendu à son épais bras droit musclé et un affreux chiffon couvrant son visage, il avait une apparence suspecte. Bien qu’il n’ait jamais donné l’impression d’être une personne particulièrement puissante, pour une raison quelconque, à cet instant, à cet endroit, l’homme qui se tenait là débordait d’un esprit combatif si frappant qu’il était presque insupportable à contempler――Al.
Midyam : “Al-chin ! Tu as grandi… et tu es redevenu normal ?!”
Al : “Ouais, je suis tombé par hasard sur le vieil homme qui revenait. Je n’ai pas eu le temps de retourner à l’auberge pour prendre mon casque, alors il va falloir faire preuve d’indulgence pour cette présentation un peu maladroite.”
Midyam : “Pas du tout, c’est génial ! Mais si papy est là…”
À l’exception des chiffons qui lui enveloppaient le visage, Al était revenu à son état initial. La voix de Midyam semblait plus enjouée grâce à ses paroles, ce qui la poussa à regarder autour d’elle avec agitation.
Naturellement, comme Midyam était dans la même situation, elle choisirait de revenir à son état initial.
Mais Al ajouta “Désolé” concernant la situation de Midyam.
Al : “Désolé, je n’ai pas pu amener le vieil homme. Il a dit qu’il ferait preuve de sagesse à ce sujet.”
Midyam : “Humm~, je vois. Mhm, je comprends ! Mais je suis contente, même si ce n’est qu’Al-chin qui est de retour ! Tu n’as plus peur maintenant ?”
Al : “Être effrayé, c’est quelque chose qui ne va pas s’arrêter pour le reste de ma vie.”
Midyam baissa les yeux instantanément, son espoir s’étant envolé. En entendant ses paroles, Al baissa le ton de sa voix et secoua la tête.
Sa voix était empreinte d’une peur et d’une anxiété indéniables. Face à ce Grand Désastre, tout le monde ressentait une peur instinctive. Personne ne pouvait les condamner à cet égard.
En revanche, Al nourrissait une peur authentique. Toutefois, alors qu’Al ne feignait aucune peur de ce genre,
Al : “Pourtant, je dois le faire… Amène-toi, ô destin inévitable.”
Midyam : “Al-chin…”
Soudain, Al leva le dao serré au-dessus de sa tête ; Midyam semblait impressionné par sa détermination.
Au même moment, un petit ricanement interrompit leur conversation.
Abel : “Pour une abomination tremblante et ratatinée, tu fanfaronnes sacrément. Cet Olbart Dunkelkenn ne devrait pas être en mesure d’inspirer les autres.”
Al : “Et vous avez raison. Le vieil homme a dit beaucoup de choses qui m’ont énervé. Ce n’est pas cette broutille qui m’a incité à me lever.”
Abel : “Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Après avoir été rendu immobile, comment vas-tu me convaincre que tu peux faire partie de mes projets futurs ?”
Al : “――――”
Abel, maintenu ainsi par Midyam qui agrippait l’ourlet de ses vêtements et le retenait, demanda cela à Al.
Ses yeux froids, transperçant son masque d’oni, songeaient probablement encore à la victoire qu’il fallait remporter. Comment Al allait-il pouvoir convaincre Abel de l’intégrer à ses rangs, ici même ?
Alors qu’Abel tournait son regard vers elle, Taritta avait du mal à respirer, incapable d’imaginer comment elle allait le convaincre.
Sous le regard attentif de Taritta, Abel et enfin Midyam, Al――
Al : “Désolé, mais je ne vais pas gaspiller mes mots pour vous convaincre, Abel-chan.”
Abel : “Ho.”
Al : “La seule maîtresse que j’ai, c’est la Princesse sexy and cute. Si je me suis laissé entraîner dans cette histoire, c’est pour aider mon frangin… Et c’est ce que je vais faire. N’hésitez pas à intégrer mes actions dans vos équations comme bon vous semble, Abel-chan.”
Déclarant cela avec une attitude provocante, Al épaula le dao. Cette décision rapide et claire tendit légèrement le visage d’Abel, recouvert d’un masque d’oni.
Mais même si la réponse ne correspondait pas à ses propres pensées, Abel n’avait ni le pouvoir de chasser Al, ni une relation suffisamment précieuse pour le retenir. Exactement comme Al l’avait prédit.
Quoi qu’il arrive, Abel devait élaborer un plan en tenant compte de la présence d’Al.
Abel : “Si tu as retrouvé tes esprits, alors ce qui est revenu n’est qu’un clown agaçant. Comment comptes-tu combattre cette chose ?”
Al : “Secret professionnel――eh bien, je ne vais pas te laisser mourir, p’tite demoiselle Midyam. Et rassurez-vous, je vous protégerai également, Abel-chan.”
Midyam : “Al-chin…”
Alors que le Grand Désastre faisait rage sous ses yeux, la réponse d’Al était bien trop rassurante.
Ce qui, dans ces mots, avait fait écarquiller les yeux de Midyam, c’était la surprise qu’Al se soit remis de ce qu’Abel avait qualifié de “disgrâce”, devenant l’incarnation même de l’honneur.
En conséquence, Midyam acquiesça vigoureusement et,
Midyam : “Je vais faire de mon mieux avec Al-chin ! Abel-chin, ça vous convient ?”
Abel : “――Depuis le départ, votre présence à tous les deux ne faisait pas partie du plan.”
Midyam : “Merci beaucoup. Le simple fait que nous n’ayons pas été inclus parmi ceux qui ont une puissance de combat donne l’impression que nous bénéficions d’un traitement de faveur.”
En haussant les épaules devant la réponse d’Abel, Midyam s’aligna avec Al, qui s’avança. Alors seulement, la main de Midyam lâcha enfin la manche d’Abel.
Agitant son bras libéré, Abel poussa un petit soupir, puis se tourna pour faire face au Grand Désastre. Et puis――
Abel : “――Taritta.”
Taritta : “Ah…”
Abel : “Si tu préfères m’attaquer dans le dos, qu’il en soit ainsi. ――Mais garde à l’esprit qu’au final, tu n’auras d’autre choix que de décider toi-même si tu veux suivre la volonté du ciel ou non.”
Au lieu de se tourner vers Taritta, il lui fit entendre cela par-dessus son épaule ; puis, Abel se mit en route vers le champ de bataille.
Midyam et Al, qui regardaient tous deux dans la même direction que lui, semblaient également l’accompagner dans sa progression.
Taritta : “――Hk.”
Seule Taritta était incapable d’avancer ou de reculer. Elle ne pouvait qu’observer le dos de ces trois personnes.
Les mots qu’Abel venait d’adresser à elle résonnaient sans cesse dans son esprit, comme pour lui rappeler quelque chose. Il lui suffirait de tendre son arc et de décocher une flèche pour abattre Abel, ce serait un jeu d’enfant.
Mais si elle avait été du genre à se jeter sans hésiter dans une solution aussi simple, Taritta ne serait pas en proie à de tels tourments.
Taritta : “Obéir ou désobéir à la volonté du ciel… Je… Je…”
Se mordant la lèvre avec force, Taritta baissa la tête tout en retenant la chaleur qui montait lentement dans son corps.
Elle n’avait ni la détermination de lever la flèche qu’elle serrait dans sa main ni le courage de laisser échapper les sentiments qui s’accumulaient dans sa poitrine.
Tandis que les secousses et les grondements assourdissants dominaient la Cité Démoniaque en train de s’effondrer, Taritta restait là, le regard baissé.
――Comme autrefois, emportée par le courant, simplement livrée à la moquerie des étoiles.

Alors qu’elle se protégeait contre l’obscurité d’un noir de jais qui envahissait tout, une tempête faisait rage dans le cœur de Yorna.
Yorna : “――――”
En agitant son kiseru, la fumée violette produite servait de barrière qui stoppait l’offensive du Grand Désastre, freinant son expansion.
Entre deux assauts, elle arrachait des pans entiers de la ville pour les projeter comme des obus, cherchant à infliger ne serait-ce qu’une éraflure au Grand Désastre.
En répétant cela encore et encore pour faire face aux ombres grandissantes qui la priveraient de sa vie d’un simple effleurement, elle consacrait tout son esprit et tout son corps à gérer cela du mieux qu’elle pouvait.
Mais une stratégie aussi lente et étouffante ne pouvait pas durer éternellement.
Yorna : “――Hk, qu’est-ce qui te prend de flancher comme ça ?”
Pour lutter contre le doute qui s’était emparé de son cœur, Yorna courba ses belles lèvres.
Quelle que soit son efficacité, elle n’avait aucune intention de retirer les paroles acerbes qu’elle avait adressées à Abel. Cette ville appartenait à Yorna, et ceux qui y vivaient étaient sous sa protection.
Le dernier bastion pour ceux qui n’avaient nulle part où aller, ils ne pouvaient pas se permettre de le perdre――
Rui : “Uuaaauuuu !!”
Yorna : “Mon enfant… !”
Soudainement, une quantité abondante de corruption noire se déversa, visant Yorna. Avant que Yorna ne puisse réagir, une petite ombre apparut et se précipita vers elle, se dirigeant vers sa taille, et en un clin d’œil, le monde changea immédiatement après.
Pendant un bref instant, elle eut l’impression que sa tête vacillait, mais en voyant le sol à quelques mètres de son flanc se fissurer juste après cette violente attaque, Yorna comprit qu’elle avait été protégée.
Celle qui avait réussi ce tour de force était une fille aux yeux bleus, les cheveux blonds tirés en arrière en un chignon――Rui.
Les épaules minces de Rui se soulevaient et s’abaissaient violemment, son joli visage avait pris une couleur sinistre, et elle fixait impassiblement le Grand Désastre, les yeux ronds écarquillés de douleur.
Ce qu’elle regardait n’était toutefois pas le Grand Désastre lui-même, mais ce qu’il renfermait.
Yorna : “Tu t’inquiètes pour cet enfant, n’est-ce pas ?”
Rui : “Uau… !”
Une brève réponse aux paroles de Yorna, et la silhouette de Rui rebondit une nouvelle fois comme une balle et se dirigea vers le Grand Désastre.
Rui sautait autour de la partie supérieure du Grand Désastre――ce Grand Désastre bouillonnant et amorphe, dans lequel il n’y avait rien qui ressemblait à une tête, mais s’il y en avait une, elle sautait autour de la partie qui correspondait à celle-ci――attirant son attention.
Près d’une centaine de bras fantomatiques fusèrent successivement vers le petit corps de Rui ; en les évitant tous, Rui contribua de manière inestimable à empêcher la propagation des dégâts.
Sans elle, il serait difficile de croire que Yorna et les habitants de la Cité Démoniaque auraient pu contenir le Grand Désastre à eux seuls. Cela ne faisait que rendre tout cela encore plus terrifiant.
Kafma : “Utilise ça ! Petite fille !”
Rui : “Au !”
Kafma, qui maniait des épines acérées jaillissant de ses deux bras, aida Rui à percer les défenses ennemies.
En offrant les ronces épineuses qui possédaient une capacité de suppression significative comme support, il soutint habilement les manœuvres évasives de Rui. Bien sûr, ces épines qui tardaient à se rétracter seraient englouties par le Grand Désastre, mais Kafma ne semblait pas en être affecté ; comme le montrait l’expression sérieuse sur son visage, sa performance muette mais magistrale allait reprendre un rôle actif.
Derrière Rui, Kafma et Yorna engagés dans leur combat, les habitants de la Cité Démoniaque continuaient à résister au Grand Désastre, bien qu’à une échelle moindre. Ceux dont l’un des yeux brillait d’une flamme étaient sous l’influence de la Technique du Mariage des Âmes de Yorna, et leur puissance était accrue.
Toutefois, il existait des différences individuelles et des limites quant à l’augmentation possible du niveau de force de chacun.
De surcroît, la Technique du Mariage des Âmes de Yorna avait tendance à favoriser les plus faibles.
C’était un outil qui permettait aux faibles d’affronter les forts, et non un substitut permettant aux forts d’affronter quelque chose de plus fort.
Ce n’était rien d’autre que la différence dans la qualité de l’âme de chacun, quelque chose sur lequel Yorna n’avait aucune influence. Par conséquent――
Yorna : “――Et pourtant, ça ne fait que quelques minutes.”
Il semblait qu’une éternité s’était écoulée, mais seulement quelques minutes avaient passé depuis que le Grand Désastre avait englouti le Château du Lapis Écarlate, lorsque Yorna et les autres avaient commencé leur combat acharné.
Néanmoins, l’usure subie par Yorna et son groupe n’était pas négligeable.
C’était exactement ça de se retrouver dans un endroit où l’on craignait constamment de subir des blessures mortelles.
Voilà sans doute ce qui faisait la différence entre ceux qui étaient considérés comme de véritables guerriers et Yorna Mishigure, une femme qui avait simplement été dotée de pouvoirs.
Si elle était une véritable guerrière, elle défierait ce Grand Désastre qui pourrait l’effacer complètement sans aucune considération et remporterait la victoire, mais elle ne se considérait pas comme une personne suffisamment bénie pour cela.
Cette conscience de soi était l’un des points forts de la dirigeante de la Cité Démoniaque, nommée Yorna Mishigure. Et ainsi――
??? : “Hiyahhh――!!”
Avec un appel aux armes vigoureux, une nouvelle force de combat entra sur le champ de bataille, qui semblait basculer vers une situation désespérée.
Une fille de petite taille, brandissant une lame brute dans ses mains, s’élança de manière si impétueuse que le terme “se jeter” semblait tout à fait approprié pour décrire son action.
L’intrusion de la petite fille, qui se lançait dans la bataille, ses longues tresses virevoltant dans les airs, tout en maintenant une atmosphère animée, plongea tout le monde sur le champ de bataille dans un état de perplexité, y compris Yorna.
Bien entendu. Que se passerait-il si une jeune fille seule faisait son entrée sur le champ de bataille ? Tout ce qui était visible était une petite fille qui faisait preuve d’une témérité excessive, et dont le courage causerait sa perte.
De plus, elle n’était pas la seule intruse étrange.
??? : “Allons-y, p’tite demoiselle Midyam ! Battons-nous fièrement !”
Ainsi aboya un homme masqué qui atterrit derrière la fille, armé d’un dao.
Il faisait partie des personnes qui avaient visité la tour du château en tant que messagers la veille, mais contrairement à cette fois-là, ce n’était pas un casque qui cachait son visage, mais plutôt un masque en tissu, et la façon dont il tenait le dao était bizarre.
Pour une raison quelconque, il tenait la lame du dao près de son propre cou alors qu’il se mettait à courir dans une posture aussi périlleuse.
Une seule erreur, et il se décapiterait sans le vouloir.
Quoi qu’il en soit, l’atmosphère du champ de bataille s’était figée à cause du passage de ces deux personnes, qui ne suscitaient que de la perplexité.
En revanche, cette immobilisation n’affecta que les défenseurs qui étaient conscients de cette mêlée――le Grand Désastre, apparemment dépourvu de toute volonté, ne fut pas surpris par ces renforts.
Néanmoins, conscient peut-être de ce que l’on pourrait percevoir comme une contrariété, la majorité des ombres projetées par le Grand Désastre ne s’abattirent ni sur Yorna ni sur Rui, mais plutôt sur la fille qui venait de se précipiter, presque comme s’il se trouvait en état d’urgence.
Elle devait les protéger ; Yorna fit un mouvement précipité, mais――
Al : “À droite ! Enjambe l’échafaudage et saute ! Place la pointe de tes pieds sur les gravats, puis lance-toi !”
Midyam : “Urya !”
L’homme masqué poussa un cri, et la fille rebondit en rythme, levant une voix enthousiaste.
En suivant les instructions de l’homme, la fille sauta vers la droite, posa le pied sur un morceau de débris et s’élança vers l’avant. Une fois que son pied atteignit les débris devant elle, elle utilisa la force de ses doigts pour s’élever dans les airs d’un grand bond.
À son tour, l’ombre caressa, gratta et encercla les endroits où la fille s’était déplacée. Celle-ci parvint toutefois à l’esquiver de justesse, réussissant ainsi à ne pas être blessée.
Yorna : “C’est…”
C’était la même scène dont elle avait été témoin dans la tour la veille, lorsque les messagers avaient participé à un combat proposé par Yorna et avaient été pris pour cible et attaqués par l’Empereur――ou plutôt par un homme déguisé en Empereur, accompagné du groupe qu’il commandait.
Cet homme masqué avait échappé à la crise en ordonnant à ses alliés de prendre des mesures préventives contre les épines de Kafma et les attaques d’Olbart. À part cela, l’homme ne semblait avoir aucune capacité particulière.
Était-ce simplement une intuition extrêmement bonne, sans autre raison particulière ?
Même si elle considérait cette dernière hypothèse comme la plus probable, elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi exactement.
Malgré tout, la situation avait changé.
Midyam : “Al-chin ! Et maintenant ?!”
Al : “Ne me presse pas, je suis déjà assez nerveux comme ça ! Hey, toi, le frangin tatoué, donne-moi un coup de main ! Je vais te dire quoi faire ! Obstrue les mouvements de cette chose !”
Kafma : “Je refuse ! Pourquoi devrais-je suivre quelqu’un d’aussi suspect que…”
Al : “Là-haut ! Étends bien les ronces !”
Kafma : “Quo ?!”
Tout comme il avait été interpellé par la petite fille, l’homme masqué――que la fille avait appelé Al, interpella à son tour Kafma.
Kafma était naturellement réticent à suivre les ordres de son interlocuteur, car il ne connaissait pas ses compétences, mais les ombres noires de jais qui surgissaient au rythme des cris d’Al prouvaient que ce n’était pas le moment de se disputer.
D’instinct, Kafma se baissa et leva les bras au-dessus de sa tête ; des ronces se déployèrent depuis ses avant-bras, forçant la grande vague d’ombre à infléchir sa trajectoire et à glisser sur leur surface.
Bien sûr, les ronces épineuses ne pouvaient pas résister totalement à ces ombres dévorantes, mais Kafma avait sauvé sa propre vie grâce à cette seconde gagnée.
S’engouffrant dans une brèche et échappant ainsi à ce péril, Kafma lança un regard noir à Al : “Toi… !”.
Kafma : “Tu peux lire les mouvements de ce Grand Désastre ?”
Al : “Disons que j’ai un vieux contentieux avec ce truc. Alors, ça te dirait d’écouter ce que j’ai à dire ?”
Kafma : “――S’il s’agit de limiter les dégâts, je n’ai pas le choix. Mais si ce ne sont que des balivernes, je ne te le pardonnerai pas !”
Al : “Tu es plus flexible que je ne le pensais, merci.”
Lorsque Kafma reconnut franchement l’ascendant d’Al, celui ricana sarcastiquement et s’avança.
Puis, après avoir donné de nouvelles instructions à la fille et à Kafma, le dao toujours pointé sur son propre cou, il commença à prendre le commandement de la ligne de front contre le Grand Désastre.
Et parallèlement à cette lutte――
??? : “――Yorna Mishigure.”
Yorna : “Vous êtes…”
Sur le point de rejoindre les forces de combat inattendues d’Al et de la petite fille, Yorna tourna son attention vers un masque d’oni qui se frayait un chemin à travers les décombres――vers Abel.
Quelques minutes s’étaient écoulées depuis leur séparation, mais il n’était pas d’un naturel suffisamment affable pour changer d’avis en si peu de temps.
En premier lieu, le fossé entre Yorna et lui n’était pas le genre de chose qui pouvait être facilement effacé avec le temps. Ce genre de turbulence semblait être en toile de fond.
Et, comme pour appuyer les pensées de Yorna――
Abel : “Abandonner la Cité Démoniaque ; t’es-tu suffisamment calmée pour envisager cette suggestion ?”
Sans ménagement et sans pitié, Abel lança une nouvelle fois à Yorna une proposition qui avait déjà été rejetée une fois auparavant.
Bien sûr, “calmer” était un mot qui ne convenait pas à un esprit animé par la combativité. Tant que la situation et leur relation resteraient les mêmes, la réponse de Yorna ne changerait pas non plus.
Jugeant toute discussion inutile, Yorna tourna le dos à l’Empereur impitoyable.
Abel : “Tu as affirmé que c’était le dernier refuge pour ceux qui n’avaient nulle part où aller, nulle part où rester.”
Yorna : “――――”
Abel : “Je continue de considérer ceci comme un sentimentalisme dénué de valeur. Mais permets-moi de corriger ton erreur.”
Yorna : “Mon… erreur ?”
Cet argument inexcusable mit fin à la tentative de Yorna de retourner sur le champ de bataille.
C’était absurde que Yorna se trompe au sujet de la Cité Démoniaque de Chaosflame. Il s’agissait de la ville de Yorna. Tous ses habitants étaient les enfants bien-aimés de Yorna.
Qu’elle ait pu avoir de fausses idées à leur sujet ou quoi que ce soit de ce genre――
Yorna : “Où est-ce que je me trompe exactement, alors ?”
Abel : “Ce n’est pas à cette ville que s’agrippent ceux qui n’ont nulle part où aller. C’est à toi.”
Yorna : “――――”
Abel : “La Cité Démoniaque a été construite à l’origine sur des terres désolées, une ville composée de vestiges de guerre. Le Château du Lapis Écarlate a été érigé comme symbole, mais le véritable symbole a toujours été sa tour. À savoir, toi.”
Une fois de plus, les yeux d’Abel se fixèrent sur Yorna, alors qu’il concluait ainsi.
Frappée par la puissance et la véritable signification de ces mots, les joues de Yorna se raidirent.
Elle comprenait la logique. Mais ce n’était que des paroles en l’air.
Que Yorna soit ou non un pilier spirituel pour les habitants de la Cité Démoniaque, il n’en restait pas moins que lorsqu’il pleuvait, ils avaient besoin d’un abri, et lorsqu’ils avaient faim, ils avaient besoin de quoi manger.
Tout ce qu’une ville pouvait offrir, Yorna ne pouvait le fournir seule en comparaison.
Yorna : “Ou bien vous croyez que ces enfants accepteraient de subir des choses odieuses, comme avoir le ventre vide ou être mouillés par la pluie, tant que je suis là ?”
Abel : “――Ils l’accepteraient !”
Yorna : “Eh…”
Abel : “Penses-tu que tous ceux qui sont sous ton aile sont des bébés à nourrir ? Des bébés qui réclament du réconfort et attendent d’être nourris ? ――Ce n’est pas mon avis.”
À la vue d’Abel qui répondait ainsi, Yorna déglutit silencieusement.
Immédiatement après, un violent grondement retentit derrière eux, et des débris emportés par le tourbillon du Grand Désastre s’envolèrent vers Yorna et Abel. L’un des fragments s’abattit juste à côté d’Abel, qui restait immobile, et l’impact frappa l’homme mince, arrachant le masque d’oni de son visage.
Yorna : “――Hk.”
Son visage pâle était désormais découvert, et du sang coulait sur son front, légèrement écorché par une écharde, mais son expression ne vacilla pas le moins du monde. Le bel homme ramassa le masque d’oni qui était tombé à ses côtés et le serra dans ses mains.
Arborant son vrai visage, Abel――non, Vincent Vollachia, fixait Yorna du regard.
Abel : “La populace est stupide. Si elle ne souffre pas, elle oublie de résister ; si elle n’a pas d’ennemis, elle ne s’arme même pas. Elle ne sait pas s’unir sans désastre et elle a tellement peur de la mort qu’elle détourne les yeux.”
Yorna : “――――”
Abel : “Et malgré tout cela, c’est cette faiblesse et cette imbécillité qui font d’eux ce qu’ils sont. L’Empire gouverne son peuple par le fer et le sang, et, dans la Cité Démoniaque, ta façon d’être a servi de guide aux habitants. Par conséquent…”
Interrompant ses paroles, Abel détourna alors son regard dans une autre direction. Ses yeux avaient été attirés vers ceux qui avaient l’amour de Yorna dans le regard, vers ceux qui s’opposaient au Grand Désastre.
Avec détermination, ils continuaient à se battre vaillamment pour protéger cette ville. Non――
Abel : “Pour toi, ils endureront la faim et la pluie. Et ils choisiront d’attendre à tes côtés le jour où le soleil se lèvera à nouveau, le jour où leur estomac sera plein.”
C’est pourquoi――
Abel : “Abandonne la Cité Démoniaque. Leur destination est la même que la tienne. Et le seul endroit vers lequel ils peuvent se tourner, c’est toi.”
Yorna : “――Ah.”
Abel : “Ou bien déplores-tu de ne pas pouvoir le faire ? Tes propres désirs et ceux des individus qui luttent pour toi ne se rejoignent-ils pas ?”
Tout en prononçant ces mots, Abel essuya le sang sur son front avec sa manche, puis remit le masque d’oni sur son visage.
Une fois de plus, son expression fut dissimulée par une perturbation cognitive, mais les mots prononcés juste avant pénétrèrent profondément dans le cœur de Yorna, devenant une épine qui ne voulait pas sortir.
Dès que Yorna avait lu la missive, elle avait compris qu’Abel savait ce qu’elle désirait.
Mais l’évoquer ici était bien trop dépourvu de compassion. Et pourtant, cette absence même de compassion était précisément la qualité exigée de l’Empereur actuel de Vollachia.
C’était pour cette raison que prendre toutes les mesures nécessaires était――
Yorna : “Si nous abandonnons la Cité Démoniaque et échappons à ce Grand Désastre, que comptez-vous faire ? Cette chose peut bien assécher cette ville, mais elle ne s’arrêtera peut-être pas là !”
Abel : “Tu essaies de me jauger à ce stade avancé de la partie ? Tu comprends parfaitement ce que je veux exprimer.”
Abandonner la Cité Démoniaque et laisser le Grand Désastre agir à sa guise, quel était le véritable sens de ces mots ?
Abel répondit à la question de Yorna avec maussaderie, en haussant la mâchoire. Ce geste indiquait le Grand Désastre lui-même――ou plutôt, la base sous-jacente au Grand Désastre qui faisait rage.
En d’autres termes, c’était là que se trouvait l’emplacement du Château du Lapis Écarlate, où le Grand Désastre avait fait son apparition pour la première fois――
Abel : “Refais la même chose que lorsque cette entité a englouti le château――même si celui-ci n’a pas suffi pour la disperser, ce sera une autre affaire avec la Cité Démoniaque que tu chéris tant !”
??? : “――――”
Au loin, le vent faisait flotter l’ourlet de sa tenue, ses yeux noirs perçants contemplant le Grand Désastre qui avait ravagé la ville.
Le plan de Yorna visant à minimiser autant que possible l’étendue des dégâts, avec l’aide de Kafma, des habitants de la ville et d’autres contributions inattendues en termes de puissance militaire, semblait porter ses fruits.
Cependant, cela ne durerait guère longtemps.
Indéniablement, la menace que représentait l’obscurité même du Grand Désastre était écrasante.
Peut-être qu’autrefois, des individus avaient été témoins de tels événements et, se résignant à la fin du monde, avaient laissé derrière eux des légendes afin de transmettre leurs craintes aux survivants.
La plus emblématique d’entre elles était la Sorcière de l’Envie, et le Grand Désastre s’inscrivait dans cette lignée. Seulement――
??? : “――Le Grand Désastre qui détruira l’Empire, est-ce un désastre d’un autre genre ?”
??? : “Eh oui, eh oui. Oh nooon~, ça pourrait poser problème, hein ? Que ça se passe ainsi n’était pas prévu, j’ai envie d’oublier ma position et de me plaindre aux étoiles moi-même.”
Les bras croisés, immobile en hauteur, se tenait un homme――Vincent. À ses côtés, l’Oracle des Étoiles en robe bleue était accroupi, observant la même scène.
Tout au long de leur périple, l’homme n’avait pas pipé un mot pour les prévenir, mais avait crié “Quoiii~ qu’iiiil~ eeeen~ soiiiit~, ça ne relève pas de ma responsabilité” à propos du Grand Désastre qui faisait rage, afin d’échapper à toute responsabilité.
Toutefois, l’une des rares qualités de cet Oracle des Étoiles résidait dans le fait qu’il ne mentait pas sur ce qu’il avait vu.
Et puisque cet Oracle des Étoiles se montrait aussi catégorique, ce désastre, et la ruine de l’Empire prévue par l’Oracle des Étoiles, étaient deux problèmes distincts. En d’autres termes――
??? : “Oh, vous voilà enfin… j’avoue, j’ai eu sacrément peur !”
Ubilk : “Oh là là, Vieux Olbart.”
Derrière Vincent qui plissait les yeux en réfléchissant, un vieil homme à la présence discrète apparut. L’Oracle des Étoiles fut le premier à appeler le vieil homme par son nom――Olbart, qui acquiesça d’un signe de tête en disant “Ouais, ouais”.
Jetant un regard en coin à Olbart aligné à côté de lui, Vincent fronça les sourcils d’un air renfrogné.
Vincent : “Toi, as-tu égaré ton bras droit quelque part ?”
Olbart : “Comme je m’y attendais, vous êtes très perspicace, Votre Excellence. En fait, j’garde ma main droite dans la poche d’votre veste… Du moins, ce serait drôle si j’le faisais. Elle a été engloutie par cette grande ombre.”
Ubilk : “Je voiiiiis~. Ça a l’air d’avoir été une expérience assez douloureuse.”
Olbart : “Ouaiiiis, c’était douloureux. Même à mon âge, j’avais envie d’pleurer et d’me plaindre comme un gamin. C’était gênant, vraiment gênant.”
Orbart sifflota en agitant sa main droite, réduite à un poignet sans doigts, d’un air nonchalant.
Ignorant la petite comédie entre Olbart et l’Oracle des Étoiles, Vincent reporta son attention sur le champ de bataille.
Sur l’ancien emplacement du Château du Lapis Écarlate, le Grand Désastre s’agitait. De plus, la force de la ville le repoussait pour le maintenir à distance.
Les mesures nécessaires pour repousser le Grand Désastre étaient déjà transmises à Yorna.
Alors après cela――
Olbart : “Mais est-ce acceptable qu’Votre Excellence reste ici en toute décontraction ?”
Vincent : “Ça n’a aucune importance.”
Vincent répondit calmement aux paroles d’Olbart, qui penchait la tête d’un air perplexe.
Il lui incombait de transmettre le plan à Yorna et de la convaincre. Pour sa part, Vincent connaissait parfaitement le rôle qu’il devait remplir, à sa manière.
C’est pourquoi――
Vincent : “Les mesures ont déjà été prises. ――Les mesures qui doivent être adoptées en tant que Vincent Vollachia, Empereur de Vollachia.”
