57 — Je ne peux pas vivre avec sagesse
――Il se trouvait dans un espace sombre et lugubre.
Ébranlé. Égaré. Ballotté. Piétiné.
C’était comme si ses quatre membres, ainsi que tout ce qui se trouvait au-dessus de son cou, avaient été séparés de son torse, chacune de ces parties se trouvant à des endroits différents, flottant, dérivant, tanguant, manipulées.
Ses souvenirs étaient terriblement flous quant à ce qui s’était passé et ce qui se déroulait actuellement.
Tout était plongé dans l’obscurité totale, ce qui l’amena à se demander pourquoi il avait été projeté dans un espace aussi vide.
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Rien ne lui vint à l’esprit.
Aucune raison ne pouvait expliquer pourquoi il se trouvait piégé dans un tel endroit, la tête et les membres détachés, flottant sans but.
Si tel était le cas, il n’y avait aucune raison pour qu’il se trouve dans un endroit comme celui-ci, en premier lieu.
??? : “――Je t’aime.”
Chaque fois qu’une pensée de ce genre lui traversait l’esprit, une voix faible qui l’empêchait de réfléchir parvenait à ses oreilles.
La voix était difficile à entendre, soit parce qu’elle était faible, soit simplement parce qu’elle était lointaine. Mais c’était une voix passionnée qui lui donnait instinctivement envie de l’écouter attentivement, de pencher la tête dans cette direction afin de mieux l’entendre.
??? : “――Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.”
Chaque fois qu’il entendait cette voix, les pensées qu’il avait eues jusqu’à cet instant étaient réinitialisées, ramenées à zéro.
La question de savoir quelle option était la bonne, s’il fallait qualifier cela de gênant ou d’inévitable, n’était pas claire.
Cependant, avec cette répétition incessante, un nouveau problème apparut. Était-il possible de faire quelque chose pour réduire la distance de cette voix audible ?
??? : “――Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.”
Comme pour interrompre jusqu’à cette notion, les répliques de cette voix faible et suppliante se multiplièrent.
Mais cela s’avérait contre-productif. Car le désir d’entendre cette voix, d’être avec celle qui la possédait, était le prétexte qui avait donné naissance à cette pensée, à sa tentative d’en atteindre une, en partant de zéro. Par conséquent――
??? : “Quelqu’un…”
Avec ses membres et sa tête détachés de son torse, il était incapable de bouger, incapable de faire quoi que ce soit par lui-même.
C’est pourquoi il préférait compter sur l’aide de son entourage, de ceux qui semblaient en mesure de remédier à cette situation.
Y avait-il quelqu’un, n’importe qui, qui pouvait l’aider à exister ?
Quelqu’un qui serait capable de lui donner un coup de main, même dans une situation aussi désespérée.
Quelqu’un l’avait-il bien traité ?
Si ce quelqu’un arrivait à ses côtés, alors la solution suivrait certainement.
――Sur cette base, afin d’atteindre la voix qui résonnait d’aussi loin, il tendit la main.
Al : “――Hk.”
Olbart : “Oh ? C’était un coup assez vigoureux à l’instant.”
À ce moment-là, un rugissement puissant et retentissant résonna dans les airs, et les secousses se propagèrent à travers le sol jusqu’à atteindre les deux hommes dans l’auberge.
À l’extérieur, une immense ombre noire se déchaînait, rongeant lentement la Cité Démoniaque depuis son centre vers l’extérieur, l’absorbant, la digérant, la transformant en quelque chose qui n’appartenait pas à ce monde.
C’était, sans aucun doute, le pire cauchemar redouté par tous les êtres vivants dans le monde.
Rappelant cela à tout le monde d’un seul coup d’œil, c’était l’incarnation même de la fin.
Et celui qui comprenait l’horreur provoquée par la fin de vie, dans sa propre chair――ou plutôt, celui qui la connaissait dans son âme, plus que quiconque, c’était Al.
Abel et Midyam, entre autres, étaient actuellement en train d’intervenir pour désamorcer la situation.
Plutôt que de se joindre à eux, il était accroupi là, tenant sa tête tremblante dans ses mains, dans cette situation difficile. Comment avait-il pu dire qu’il les suivrait et les aiderait ?
Al : “Je suis… Je suis…”
Les avait-il suivis uniquement pour se rendre pleinement compte à quel point il était impuissant ?
Dans ce cas, pour quelle raison avait-il, en premier lieu――
Olbart : “Bon sang, j’me dépêche de rev’nir, et tout s’que j’trouve ici, c’est un jeunot effrayé à mort, allongé par terre ? Eh bien, ce serait un problème si Son Excellence était là également.”
Al : “――――”
Olbart : “Mais Kafma combat cette chose, hein ? Est-ce que ça veut dire qu’Son Excellence lui a ordonné d’le faire et qu’il n’a pas l’intention de s’enfuir ? Tu sais quelque chose ?”
Après avoir prononcé ces mots, Olbart s’approcha de lui et lui posa une question.
Le petit vieillard fit craquer les os de son cou et se pencha pour regarder Al dans les yeux, ce dernier étant accroupi. Son cerveau, engourdi par la peur, assimila à peine le contenu de cette question.
Vincent, le faux Empereur absent, était parvenu à un accord avec Abel, et――
Al : “I-il est avec une p’tite demoiselle qui s’appelle Tanza…”
Olbart : “Tanza, t’veux dire cette fille-cerf ? J’sais pas ce qu’il a en tête, à ce stade… Son Excellence est peu loquace, t’sais. Ce serait sympa s’il avait laissé un mot pour expliquer ce qu’il compte faire.”
Al : “T-tu vas…”
Olbart : “Ouais ?”
Olbart fronça les sourcils en se levant, après avoir entendu Al parler. Ne voulant pas laisser ce vieil homme monstrueux s’éloigner ne serait-ce qu’un peu, Al utilisa sa langue et sa gorge tremblantes pour formuler ses mots.
Olbart était revenu à cet endroit, mais que ferait-il après cela ?
Al : “Tu vas combattre cette chose, c’est ça ?”
Olbart : “Oioi, sois pas stupide.”
Al : “Hein…”
Al fut stupéfait par la réponse d’Olbart, qui réagissait comme s’il n’avait rien à voir avec la situation.
Puis, alors qu’Al le fixait, immobile devant lui, Olbart désigna la fenêtre.
Olbart : “Non, j’ai pigé dès l’premier coup d’œil. Ce truc est vraiment dangereux. J’ai perdu ma main droite, alors j’veux pas faire quelque chose d’aussi risqué.”
Al : “――――”
Olbart : “J’suis revenu ici parce que j’dois faire évacuer Son Excellence s’il reste ici en toute insouciance. S’il n’est pas là, on doit l’retrouver et l’faire sortir de là… T’sais où Son Excellence est parti avec cette fille-cerf… ?”
Interrogé par Olbart, toujours impassible, Al se contenta de nier d’un signe de tête.
Ce n’était pas un mensonge, mais un fait. La plupart des échanges entre Abel et les autres qui avaient eu lieu à l’auberge itinérante après que cette ombre noire ait englouti et inondé le Château du Lapis Écarlate n’étaient pas restés gravés dans sa mémoire.
Avec quelques difficultés, il se souvenait seulement que Kafma s’était envolé comme prévu, et que Vincent était parti accompagné de Tanza. Et qu’ensuite, Abel avait laissé derrière lui un Al inutile, Midyam s’inquiétant pour Al jusqu’à la fin. C’était tout.
Olbart : “Si c’est l’cas, on est dans d’beaux draps. On dirait qu’les habitants d’cette ville ont été motivés par les ordres d’la renarde, et ça devient d’plus en plus difficile d’trouver Son Excellence… J’ai pas envie d’rester trop longtemps dans s’bordel absolu.”
Al : “――Hk, q-qu’est-ce que tu veux dire par là ? Impossible, tu t’enfuis ?”
Alors qu’il sentait que le fil de ses pensées aboutissait à une conclusion incroyable, la voix d’Al se brisa.
Face au regard stupéfait d’Al, Olbart haussa les épaules et répondit calmement : “Que puis-je faire d’autre ?”.
Olbart : “J’pense pas pouvoir faire quoi qu’ce soit concernant cette chose. S’qui compte pour moi, c’est ma vie et mon rêve. J’vois aucune raison d’rester.”
Al : “L-l’Empereur ! Tu dois protéger l’Empereur, vieil homme…”
Olbart : “Le fait qu’Son Excellence pense et agisse d’son propre chef signifie qu’il fait s’qui est l’mieux pour lui. S’il pense pouvoir compter sur mon aide, il s’trompe lourdement. C’est pour ça qu’son surnom d’Empereur Sage est un vrai scandale.”
Al : “Oh…”
Olbart : “Voici un conseil pour toi, tu ferais mieux de t’enfuir. T’obtiendras rien en risquant ta vie ici. En d’autres termes, celui qui vit avec sagesse gagne.”
La philosophie d’Olbart, qui mêlait le code de conduite impitoyable propre à Vollachia et sa longue expérience de shinobi, était sanglante et inébranlable.
C’était quelque chose qui ne pouvait être changé, peu importe ce qu’un étranger comme Al pouvait dire――non, en réalité, la façon de penser d’Olbart ne pouvait être remise en question par personne d’autre qu’Olbart lui-même.
Personne ne devrait permettre à autrui de dicter et de déformer sa vie.
Pour cette raison, cet homme, Olbart Dunkelkenn, régnait en tant que shinobi le plus puissant. C’était un shinobi qui avait atteint la perfection, ne considérant rien comme précieux et n’ayant personne à qui consacrer son cœur.
Aucune importance n’avait été accordée au titre de Général, à la position de chef suprême des shinobis, ni au devoir de protéger l’Empereur.
Ce n’était pas de la liberté mais de l’anarchie――le plus grand hors-la-loi du monde, voilà qui le décrivait le mieux.
Cette idée ne bougerait pas d’un pouce. Elle ne pouvait être influencée. Par personne.
Alors, discuter ici de son idéologie ne mènerait à rien.
Al : “――――”
En serrant fortement ses molaires, Al baissa le bras qu’il avait appuyé contre son oreille. Les rugissements et les grondements audibles de la terre, les cris des habitants de la Cité Démoniaque confrontés à l’ombre noire, résonnaient comme si la scène était une représentation de l’enfer sur terre, secouant le cœur d’Al.
Son cœur était sur le point de se briser. Son esprit était sur le point de se disloquer. Son âme était sur le point de se disperser.
Mais ce n’est pas le cas. Pas encore. Tant que ce n’est pas le cas…
Al : “…Vieil homme, laisse-moi te demander une chose.”
Olbart : “――? Qu’y a-t-il ?”
Al : “Cette… Cette masse noire d’ombres a quelque chose à voir avec mon frangin, hein ?”
Serrant les dents au point d’en avoir le goût du sang dans la bouche, Al rassembla ses mots, cachant un instant le tremblement de sa voix.
La détermination mortelle d’Al――bien que dissimulée derrière son masque en tissu, Olbart l’avait peut-être comprise à partir de l’expression de ses yeux, restés invisibles, et du ton de sa voix. En portant sa main gauche à sa barbichette, il déclara :
Olbart : “Oh, c’est vrai. À mes yeux, on aurait dit qu’les ombres sortaient du gamin.”
Al : “――――”
Olbart : “Après avoir entendu ça, t’as décidé de s’que tu vas faire ?”
En fermant les yeux, Al rumina ce que Olbart venait de lui dire.
C’était quelque chose qu’il savait déjà. Natsuki Subaru se trouvait sous cette ombre noire――non, Natsuki Subaru était au centre de tout.
Si tel était le cas, Al devait relever la tête avec une détermination telle que ses molaires en seraient brisées.
Si Natsuki Subaru était là, Aldebaran se devait de le suivre.
Al : “Tu m’as dit de vivre avec plus de sagesse, vieil homme.”
Olbart : “Ouais, exact. C’est s’que j’crois.”
Al : “Mais je ne suis pas d’accord avec ça. Vieil homme, ta façon de vivre n’est pas sage, elle est fourbe――je ne veux pas devenir un adulte fourbe.”
Boum, un bruit puissant retentit.
Pas de l’extérieur, mais juste à côté d’Al. Il avait frappé le sol de son poing, et la douleur et l’élan de ce coup l’avaient fait se redresser. Il s’appuya contre le mur, ayant réussi tant bien que mal à se relever.
Ses genoux tremblaient, son cœur était effrayé, il était spirituellement blessé de partout, même s’il n’avait pas combattu, et pourtant――
Al : “Ce n’est pas le moment de rester les bras croisés… Je ne pourrai plus regarder mes parents en face si je faisais ça, pas vrai… !”
Debout, la main appuyée contre le mur, Al dévoila ses dents sous son masque.
En entendant sa détermination acharnée au milieu des cris à glacer le sang, Olbart haussa un long sourcil broussailleux. Il jeta un regard perçant par la fenêtre, ferma un œil en direction du dos hurlant d’Al et,
Olbart : “Ton enthousiasme, c’est bien beau, mais tu penses vraiment qu’on a une chance d’gagner contre cette chose ?”
Al : “C’est foutrement impossible ! Personne ne peut gagner contre ça ! Même si j’essayais dix mille fois, je ne pourrais pas gagner ! Gagner contre cette chose… Seul Natsuki Subaru peut le faire !”
D’un grand mouvement du bras, Al se retourna brusquement et heurta le rebord de la fenêtre.
En regardant directement le vieil homme monstrueux en face, Al s’avança, les yeux brûlants comme un incendie.
Al : “Vieil homme !”
Olbart : “Whoawhoa, tu t’emballes. J’te préviens, si tu veux que j’te donne un coup d’main, j’vais devoir refuser…”
Al : “Ça ne m’intéresse pas ! Contente-toi de me faire revenir à la normale, espèce de vieux croulant !”
Olbart : “――――”
Al : “Si tu veux du temps pour t’enfuir, alors je vais t’en donner. Alors rends-moi mon Autorité !”
En tendant sa main droite trapue, Al hurla cela à Olbart.
Olbart eut le souffle coupé lorsqu’il entendit le cri d’Al, un mélange de rugissement bestial, de lamentations plaintives et de détermination farouche.
Puis, secouant lentement la tête d’un côté à l’autre, le vieil homme monstrueux,
Olbart : “Eh bien, si tu veux jouer les martyrs, j’peux pas m’opposer à toi. C’est l’gamin qui a gagné l’jeu, donc j’dois tenir ma promesse.”
Al : “Mon frangin… a gagné ?”
Olbart : “Exactement. Ce gamin m’a réellement attrapé dans le jeu du loup. C’était vraiment exceptionnel, selon moi.”
Alors qu’Olbart prononçait ces mots, Al s’avança pour le rejoindre, et Olbart le salua d’un geste de la main gauche.
Après avoir entendu ce qu’Olbart avait à dire, Al ressentit un sentiment de soulagement et d’admiration envahir son cœur qui battait comme une bombe.
À l’heure où même le bruit du vent faisait sursauter Al, Subaru avait accompli sa mission, affrontant Olbart et réussissant finalement à le vaincre.
Après avoir assurément accumulé des défaites qui n’auraient pas pu se produire une seule fois――
Olbart : “Par contre, par curiosité, j’aimerais juste savoir une chose.”
Soudain, une voix rauque interrompit les battements du cœur d’Al, et il observa l’autre homme en silence.
Dévoilant ses dents, Olbart sourit face au regard peu amical de son interlocuteur, tout en posant doucement sa main gauche tendue sur la poitrine d’Al. Et puis――
Olbart : “Comment tu comptes défier un ennemi contre lequel tu peux pas gagner, même si t’essaies dix mille fois ?”
Al : “Ferme-la, vieux schnock――j’irais crever, même si c’est un million de fois.”

Abel : “Celle qui a hérité de la volonté du ciel d’empêcher le Grand Désastre, celle qui deviendra la nouvelle Oracle des Étoiles.”
Au moment où cela lui fut pointé, le monde de Taritta vacilla de manière spectaculaire.
La dévastation causée par le Grand Désastre faisait trembler la Cité Démoniaque, et des grondements semblables à des tremblements de terre résonnaient sans fin. Mais la raison derrière l’illusion d’effondrement sous ses pieds n’était pas celle-là.
C’était ce que l’homme au masque d’oni devant elle――ce qu’Abel avait souligné, qui lui avait transpercé le cœur.
Midyam : “Oracle… des Étoiles… ?”
Debout aux côtés de Taritta pour soutenir délicatement son corps chancelant, Midyam murmura ce terme inconnu comme pour confirmer ce dont il s’agissait.
C’était un terme qui lui était inconnu, et qu’elle n’avait pas besoin de connaître.
En réalité, si Taritta avait continué à vivre paisiblement dans sa ville natale, dans la forêt, en tant que simple membre du Peuple de Shudraq, elle n’aurait même jamais eu besoin d’y être associée. Mais――
Taritta : “Je…”
Midyam : “Abel-chin ! Je ne comprends rien à ce qui se passe ! De quoi parlez-vous ?!”
Prenant la parole à la place de Taritta, la voix tremblante, Midyam s’en prit violemment à Abel.
Elle avait été rétrécie, mais elle restait néanmoins inébranlable, sa poitrine maigre bombée comme pour protéger Taritta, tandis qu’elle fixait Abel du regard.
Midyam : “C’est quoi cette histoire d’Oracle des Étoiles dont vous parlez ? Pourquoi Taritta-chan deviendrait-elle ça ?”
Abel : “――Un Oracle des Étoiles est quelqu’un qui a endossé le rôle de prédire l’avenir en se basant sur l’alignement des étoiles et leur guidance. Non, plutôt que de parler de rôle, il serait plus juste de parler de prédestination.”
Midyam : “…Êtes-vous volontairement en train d’utiliser des mots aussi compliqués ?”
Abel : “Ce n’est pas mon intention.”
Abel, en entendant les paroles de Midyam alors qu’elle fronçait les sourcils et s’efforçait de comprendre, poussa un petit soupir.
Après cela, mettant Midyam de côté, Abel interpella une nouvelle fois Taritta en l’appelant par son nom, “Taritta”. Ses épaules se contractèrent involontairement ; Abel, la regardant droit dans les yeux, lui adressa ces mots :
Abel : “La raison pour laquelle j’ai été chassé de la Capitale Impériale est étroitement liée aux Oracles des Étoiles. Taritta, tu es au courant de cette affaire, n’est-ce pas ?”
Taritta : “P-par cette affaire, vous voulez dire…”
Abel : “Je parle bien sûr de la chute de l’Empire qui a été prédite. Tu le savais――c’est pour ça que tu as voulu me tuer dans la Jungle de Buddheim.”
Taritta : “――Hk.”
Les joues de Taritta se crispèrent, et elle baissa la tête face à la déclaration pragmatique d’Abel, qui croisait les bras.
Le choc d’être qualifiée d’Oracle des Étoiles avait presque éclipsé le fait qu’Abel avait souligné quelque chose qui ne pouvait être ignoré.
Il l’avait déclaré avec certitude――Taritta était la chasseuse de la jungle.
Regrettait-elle d’avoir manqué l’occasion de l’abattre ?
Pour l’exprimer avec des mots――
Taritta : “Depuis quand…”
Abel : “――――”
Taritta : “Depuis quand savez-vous que j’étais après vous… ?”
Midyam : “Taritta-chan ?!”
Le visage baissé, Taritta posa cette question sans pouvoir regarder Abel dans les yeux.
En entendant les paroles de Taritta, Midyam laissa échapper un cri de stupéfaction. Naturellement. D’après sa question, il était évident qu’elle n’avait aucune marge de manœuvre pour résister à la pression d’Abel.
C’était un aveu. Taritta avait tenté de tuer Abel avec son arc.
Abel : “La prémonition des Oracles des Étoiles… La volonté du ciel est en grande partie partagée entre les Oracles des Étoiles. Il était prévisible que mes poursuivants s’en prendraient à moi après ma fuite de la Capitale Impériale, conscients de cette volonté. Qui plus est…”
Taritta : “Qui plus est ?”
Abel : “En connaissant le fonctionnement du trône, il était aisé de deviner que j’allais m’appuyer sur le Peuple de Shudraq. Selon toute vraisemblance, un assassin se trouvait parmi les Shudraq.”
Taritta : “――――”
Abel : “Toutefois, je n’ai obtenu la preuve définitive de l’existence de l’assassin que lorsque tu as pris pour cible Natsuki Subaru, en le confondant avec moi.”
En entendant le raisonnement d’Abel, Taritta agrippa fermement l’ourlet de ses vêtements.
C’était vrai. Taritta, qui vivait à l’autre bout de l’Empire, n’avait aucun moyen de connaître le visage de l’Empereur de Vollachia. Tout ce qu’elle savait, c’était que ses cheveux noirs et ses yeux noirs étaient les caractéristiques de son apparence physique.
Elle n’aurait jamais pu imaginer que plusieurs détenteurs de caractéristiques aussi inhabituelles apparaîtraient dans la forêt ce jour-là, au même moment.
Abel : “Ta réaction en nous voyant tous les deux, moi et cette personne, piégés dans la cage du village, était remarquable… Pour un pion des Observateurs, ta nature est bien trop honnête.”
Taritta : “――Ah.”
Abel : “Tu m’as accompagné lors de la capture de Guaral et du voyage vers la Cité Démoniaque, mais tu n’étais pas du tout disposée à suivre la volonté du ciel. Pourquoi cela ?”
Taritta : “――――”
Abel : “Pourquoi refuses-tu d’obéir à la volonté du ciel ? D’après ce que j’ai entendu, la prédestination d’un Oracle des Étoiles n’est pas quelque chose à laquelle on peut résister, même si on en est conscient. Je ne crois pas que tu aies la volonté de résister à cette prédestination.”
Si elle avait eu cette force de caractère, cette autodiscipline, Taritta ne les aurait pas accompagnés dans ce voyage.
Le jugement d’Abel était sévère, mais juste. Assez juste pour faire couler le sang.
Taritta ne possédait pas la force nécessaire pour renoncer à la volonté du ciel qui lui avait été conférée.
Si ça avait été possible, elle aurait laissé tomber un fardeau pareil depuis bien longtemps.
Elle savait pertinemment que si elle désobéissait à cette volonté du ciel, le Grand Désastre détruirait l’Empire――
Midyam : “――Oh mon Dieu ! Je ne comprends rien du tout !”
Taritta était en proie à la détresse, tandis qu’Abel poursuivait sans relâche.
Coincée entre les deux, mais tenue à l’écart, Midyam explosa. Elle lança un regard noir à Abel avec ses yeux bleus et écarta les bras pour protéger Taritta derrière elle.
Midyam : “Je ne sais rien au sujet d’Abel-chin qui aurait été pris pour cible ni que c’est Taritta-chan qui aurait pris Abel-chin pour cible ! Tout d’abord, si Taritta avait eu cette intention, Abel-chin aurait déjà été tué ! Pas vrai ?”
Abel : “Toi, un peu de retenue dans tes paroles.”
Midyam : “C’est vrai, hein ! Abel-chin, vous croyez vraiment être capable d’échapper à Taritta-chan ?”
La bouche d’Abel se tordit en une grimace de dégoût après que Midyam eut prononcé ses paroles pleines de vigueur.
Il ne pouvait nier ses propos. Mais Abel avait déjà fait part de ses doutes à ce sujet à Taritta.
En d’autres termes, tout comme Midyam l’avait déclaré, elle aurait pu le tuer si elle l’avait voulu, alors pourquoi ne l’avait-elle pas fait ? C’était――
Taritta : “…Parce que je n’arrivais pas à y trouver un sens.”
Abel : “――Quelle autre raison te faut-il, au-delà de sauver l’Empire de la ruine ?”
Taritta : “Je… ! Je ne savais même pas que vous étiez l’Empereur, ni comment vous aviez été chassé de la Capitale Impériale… ! Car pour moi, pour moi, en tant qu’Oracle des Étoiles, je suis――”
Les tourments qui étaient restés enfouis au fond de sa poitrine depuis tant de temps commencèrent finalement à jaillir dès qu’elle ouvrit la bouche.
Et ce qui avait déclenché cette détresse qu’elle n’avait pas su exprimer avec des mots depuis longtemps n’était rien d’autre que l’acharnement d’Abel.
Mais avant qu’elle puisse clairement l’exprimer avec des mots――
Midyam : “――Nooon !”
Midyam s’exclama, les yeux écarquillés, et Taritta et Abel reportèrent rapidement leur attention vers le haut.
Une obscurité noire recouvrait le bâtiment situé directement au-dessus de l’endroit où se trouvaient les trois――non, ce n’était pas ça. Ce n’était pas seulement une obscurité profonde qui s’étendait, mais plutôt un énorme bras noir.
Doté de cinq doigts, il s’étira en position verticale, puis s’abattit sur le bâtiment depuis le haut.
Comme s’il tentait d’écraser les trois personnes présentes à cet endroit――non, comme s’il tentait de les attraper avec son énorme main.
Taritta : “――Hk, Midyam ! Abel !”
Dès qu’elle vit son approche, toutes les pensées superflues disparurent de l’esprit de Taritta.
La scène d’agression verbale qui venait de se dérouler disparut dans les airs ; Taritta suivit son instinct, enlaça Midyam devant elle, porta Abel sur ses épaules et bondit directement en arrière.
Elle tenta ainsi d’échapper à la portée du bras noir gargantuesque――mais cela ne suffit pas.
Attrapés par les doigts qui s’abaissaient, ils furent irrémédiablement arrachés à ce monde.
??? : “Je ne le permettrai pas――!!”
Cependant, juste avant que le bras titanesque n’atteigne Taritta et les autres, une masse énorme s’interposa avec violence entre eux trois et le bras géant.
Étroitement enchevêtrés dans des ronces vert émeraude, les murs du château avaient été déchirés et saisis.
Avec une force centrifuge énorme, ils s’étaient transformés en un dôme qui protégeait le groupe de trois dont Taritta faisait partie, essayant d’intercepter le bras géant qui s’abattait.
Naturellement, le membre n’était pas quelque chose qui pouvait être arrêté par quoi que ce soit de ce genre.
Dès que l’énorme bras noir toucha le mur, celui-ci se désagrégea aussi facilement qu’un bonbon, disparaissant en une seconde comme une feuille dévorée par un insecte ailé. Néanmoins――
??? : “Je ne tolérerai pas davantage de désordre dans ma ville――hk !”
Une femme vêtue d’un kimono plongea juste sous le mur du château qui disparaissait, les oreilles de bête sur sa tête toutes dressées, et elle projeta ses longues jambes vers le haut, propulsant le mur vers le bras gigantesque.
Une vague de pression déferla, provoquant l’effondrement du bâtiment sur lequel elle se concentrait. Cependant, la puissance insondable du coup de pied de la femme fit plier le bras gigantesque de l’autre côté du mur, stoppant l’érosion.
Mais l’érosion n’avait cessé que momentanément.
Malgré tout, ce seul instant suffisait.
Taritta : “――Hk, nous sommes sains et saufs !”
Échappant de justesse à la portée du bras géant, les talons enfoncés dans le sol, Taritta expira.
Libérés de ses bras, Midyam et Abel atterrirent également sur le sol. Tous trois levèrent les yeux et virent le bâtiment qui leur avait servi de perchoir quelques instants plus tôt être englouti par les ombres.
Midyam : “Y-Yorna-chan est… !”
Abel : “Elle est sauve. Mais il semblerait que nous soyons poursuivis encore plus qu’il y a un instant.”
En levant le menton, Abel répondit tandis que Midyam regardait autour d’elle avec un air inquiet.
À l’endroit où son regard était dirigé, sautillant tout en étant poursuivie par les ombres qui se déchaînaient, se trouvait la femme vêtue d’un kimono qui venait de porter un coup puissant――était-ce Yorna Mishigure ?
Cette force transcendante était digne d’être éligible pour les Neuf Généraux Divins.
Il était compréhensible qu’Abel souhaite avoir quelqu’un comme elle à ses côtés. Une personne aussi puissante qu’elle pouvait facilement accepter un destin qui déterminerait le cours du monde.
Contrairement à Taritta, il n’y aurait aucune hésitation le moment venu.
Abel : “Tu m’as encore sauvé, Taritta.”
Comme s’il percevait l’indécision de Taritta, Abel examina celle-ci, agenouillée.
Elle était incapable de calmer sa respiration, pour des raisons autres que l’effort physique qu’elle venait de fournir. Toutefois, Abel n’épargnerait pas Taritta, ni physiquement ni mentalement.
Abel : “Si tu n’avais pas tendu la main, j’aurais pu perdre la vie sans que tu n’aies à faire le moindre effort. Et pourtant, tu m’as sauvé ; était-ce parce que tu ne peux pas accomplir la volonté du ciel qui t’a été confiée sans te salir les mains ?”
Taritta : “C-c’est faux… !”
Abel : “Si c’est le cas, comment se fait-il ? Ton comportement est incohérent avec――”
Midyam : “Mais plus important encore, merci pour ton aide, d’accord ?!”
Une fois de plus, Midyam vint à la rescousse de Taritta, restée sans voix après avoir été accusée d’avoir un comportement incohérent.
Midyam, avec ses beaux cheveux dorés en bataille, pointait son doigt vers Abel juste devant ses yeux. La différence de taille entre les deux était visible dans son geste, mais malgré cela, Midyam ne lâchait pas prise et ne renonçait pas à sa revendication.
Midyam : “Abel-chin, vous et moi serions morts si Taritta-chan ne nous avait pas sauvés, non ? Nous devons d’abord la remercier. Taritta-chan, merci~ !”
Taritta : “H-hein…”
Midyam : “Bon, revenons à nos moutons ! Qu’est-ce qui se passe, Abel-chin ? Que voulez-vous que Taritta-chan accomplisse ?”
Midyam se retourna et la remercia, puis s’adressa rapidement à Abel.
Son interrogatoire avait été quelque peu retardé par l’échange entre Abel et Taritta, le premier soupirant parce que Midyam ne pouvait pas comprendre la situation.
Abel : “Je l’ai déjà communiqué à Taritta. Je n’ai pas besoin que tu comprennes.”
Midyam : “Si je ne saisis pas, je vais continuer à vous déranger jusqu’à ce que je comprenne, d’accord ? Qu’en dites-vous ?”
Abel : “――Pour mettre fin au Grand Désastre, je dois perdre la vie. C’est l’avenir que l’Oracle des Étoiles a vu, et la volonté du ciel confiée à Taritta.”
Midyam : “――? Je ne comprends pas ce que ça signifie. Pourquoi cette grande ombre noire se calmerait-elle après la mort d’Abel-chin ? C’est tellement bizarre !”
En réponse aux supplications persistantes de Midyam, Taritta se mordit l’intérieur de la joue.
Elle comprenait assurément la vision selon laquelle l’Empire serait épargné de la destruction en accomplissant cette volonté du ciel. Mais Taritta ne savait pas exactement comment cela se produirait.
En revanche, cette remarque ne fit que confirmer à Midyam la nature impitoyable d’Abel――
Abel : “――N’est-ce pas étrange ?”
Mais la conjecture de Taritta fut interrompue par l’écho des paroles d’Abel qui suivirent.
Montrant les dents, Midyam s’écria “Étrange” en signe de protestation véhémente. Ce à quoi Abel, se couvrant la bouche de la main, répéta une fois de plus “Étrange”.
Abel : “Taritta.”
Taritta : “Ah, q-qu’y a-t-il ?”
Abel : “La volonté du ciel que tu as reçue, de m’ôter la vie pour épargner l’Empire de la destruction. En es-tu certaine ?”
Taritta : “――Hk.”
Interrogée à nouveau, Taritta acquiesça d’un signe de tête, avec hésitation.
Elle avait été informée que la volonté du ciel qu’elle était incapable d’exécuter était nécessaire.
Mais après avoir confirmé cela, Abel reprit la parole : “Si tel est le cas”,
Abel : “Ne serait-ce pas la destruction dont tu as connaissance ?”
Taritta : “Hein…”
Abel : “Tu connais la prophétie selon laquelle un Grand Désastre entraînerait la destruction de l’Empire. Mais tu crois que cette chose et le Grand Désastre ne font qu’un. En es-tu certaine ?”
À cette question, les pensées de Taritta se mirent à s’emballer, essayant d’en discerner le sens.
Comment pourrait-on appeler cette entité qui suscitait la terreur et l’horreur, cette ombre noire qui s’étendait progressivement depuis le cœur de la Cité Démoniaque, autrement que le Grand Désastre ?
À maintes reprises, un spectacle cauchemardesque lui était présenté de manière répétée.
Toutes les nuits, un cauchemar, l’exhortant à ne pas oublier, apportait sans cesse à Taritta des visions du malheur à venir. Cette chose en était certainement une manifestation, néanmoins――
Taritta : “Est-ce le Grand Désastre ou non…”
Abel : “Tu n’en as pas connaissance, n’est-ce pas ? Alors peut-être qu’un autre Oracle des Étoiles le sait.”
Taritta : “Un autre…”
Après cette phrase, les yeux de Taritta se mirent à bouger frénétiquement.
Bien qu’Abel ait déclaré que les Oracles des Étoiles étaient liés les uns aux autres, Taritta était une exception――non, “exception” n’était pas le mot correct. Pour commencer, ils étaient différents dès le départ.
Voilà pourquoi Taritta ignorait tout de l’existence d’autres Oracles des Étoiles.
Taritta : “Ah…”
Quant à une piste concernant un Oracle des Étoiles, elle venait justement d’en croiser un, peu de temps auparavant.
Taritta : “――――”
Cet homme délicat qui n’avait pas renoncé à son attitude insouciante, cet individu odieux qui n’avait même pas donné son nom, était si bien informé qu’il avait qualifié Taritta de “Souillure des Shudraq”.
Il connaissait le péché de Taritta. Peut-être grâce au lien qui unissait les Oracles des Étoiles.
Qu’avait dit l’Oracle des Étoiles lorsqu’il avait posé les yeux sur le Grand Désastre ?
Si elle se souvenait bien, l’homme avait déclaré――
Taritta : “Il a dit que ça ne relevait pas de sa responsabilité…”
Abel : “――Vraiment, c’est ce qu’a dit l’Oracle des Étoiles ? Je vois.”
Midyam : “Abel-chin ?”
Après avoir entendu Taritta laisser échapper cette remarque, abasourdie, Abel acquiesça, puis se détourna.
Midyam fronça les sourcils, puis contourna Abel pour se placer devant lui et scruter son visage. Une fois en face de lui, ses yeux ronds s’écarquillèrent. Elle fut prise de court.
La raison de sa surprise était évidente dans la réaction immédiate d’Abel.
Abel posa sa paume sur son propre visage recouvert du masque d’oni, et fixa son regard sur le cœur de la Cité Démoniaque, où le Grand Désastre――ou plutôt, là où la masse noir de jais qui consumait tout continuait son saccage.
Abel : “――La chute de l’Empire… serait-elle distincte du Grand Désastre ?”
Avec ce murmure, Abel s’éclaircit légèrement la gorge, laissant échapper une courte expiration.
Pour Taritta, qui ne pouvait pas voir l’expression sur son visage, cela ressemblait presque à un rire.
Abel : “Dans ce cas, aucune raison d’achopper en chemin――je vais te faire disparaître du plateau, intrus.”
