17 — Cette armure toujours présente

――Retrouver totalement l’ambiance originale du repas était désormais impossible.
Après avoir entendu les mots acérés de Felt, une Priscilla satisfaite quitta l’hôtel avec Al sur ses talons. On pouvait sûrement dire qu’elle était ravie d’y avoir accompli tous ses objectifs.
En considérant les dégâts qu’elle venait de causer, elle était vraiment égoïste.
Tout le monde retourna à son repas dans le salon de thé, incapable de bavarder aussi joyeusement qu’auparavant. C’est ainsi que s’acheva le repas.
L’impact qu’elle avait laissé était incroyablement cruelle pour toutes les personnes présentes. En particulier, les sentiments de Reinhard et Wilhelm devaient être inimaginables pour les personnes extérieures. Malgré cela, ces deux hommes étaient suffisamment robustes pour ne pas laisser transparaître leur anxiété dans leurs expressions.
Bien sûr, la réconciliation imminente du grand-père et du petit-fils ne pouvait qu’être reportée. Il n’en fallait pas plus pour qu’un dur nœud de chagrin prenne racine dans le cœur de Subaru.
Otto : “Nous sommes sacrément chanceux que Garfiel n’ait pas été présent.”
Tels étaient les mots laissés par Otto alors qu’il partait pour la Chambre de Commerce de Muse après le repas.
Comme il l’avait dit, la présence de Garfiel ou de quelqu’un d’autre de colérique pendant le repas aurait été grave. Il n’était pas difficile d’imaginer Garfiel s’en prendre à Heinkel dans un accès de colère et provoquer une violente tragédie.
Chacun au petit-déjeuner avait, pour la majorité des convives, une nature calme et rationnelle――peut-être que Priscilla avait également pris ça en compte dans sa satisfaction.
Subaru : “…Comment est-ce possible ? Ce serait vraiment une coïncidence parmi les coïncidences.”
La chance dont Priscilla se targuait avec arrogance était quasiment impossible. Elle ne leur avait apporté que les pires résultats. Bien qu’irréfutable, il était douloureux de l’admettre.
L’inquiétude ressentie par Émilia et Béatrice avait été sûrement plus douloureuse que l’indignation ressentie par Subaru.
Même Felt avait agi raisonnablement, ce qui faisait de Subaru le seul à avoir laissé ses émotions prendre le dessus. Subaru voulait s’excuser de son manque de considération auprès de ses amis et de ses ennemis.
Émilia et Béatrice étaient retournées dans leurs chambres respectives pour une courte pause avant d’aller accompagner Subaru dans sa promenade.
Ce dernier prit le temps d’essayer de se débarrasser de sa frustration, ses pas étaient cependant plus bruyants qu’habituellement. L’intérieur de sa chaussure qui se pressait contre son pied était comme le reflet de sa frustration.
Continuant sur cette lancée, Subaru commença à exercer une pression de plus en plus forte sur ses pas, essayant de soulager ses sentiments, jusqu’à ce que――
Julius : “Ne frappe pas le sol aussi fort quand tu marches, Subaru. Tu vas causer des problèmes au personnel de l’auberge.”
Subaru, qui était en train de fixer ses pieds, tourna la tête vers ce son de voix. Il avait apparemment sans le savoir traversé le couloir en face de la cour. Debout dans cette dernière se tenait Julius, qui baignait dans le vent.
Sa main recoiffa ses cheveux violets en arrière d’un geste précis, et ils résistèrent à la brise froide dans une image dramatique.
Le beau visage de Julius, comme toujours, rendait envieux Subaru, qui fit claquer sa langue en guise de réponse avant d’aller s’asseoir à côté de lui sous le porche.
Julius : “Émilia-sama et Béatrice-sama ne sont pas avec toi, n’est-ce pas ?”
Subaru : “C’est le cas. Ce ne sont pas des enfants. Elles sont à l’âge où elles veulent un peu de temps personnel, et j’ai la délicatesse de respecter ce droit. J’ai déterminé l’heure et l’endroit pour un date plus tard.”
Julius : “Même si je ne suis pas familier avec certaines des phrases que tu as utilisées, il semblerait que tu as appris à mieux comprendre les pensées d’autrui.”
Subaru : “Ugh, toi… !”
Contrairement à d’habitude, Julius avait été le premier à prononcer les mots qui auraient pu être à l’origine d’une querelle. Cependant après avoir aperçu l’expression de Julius, l’irritation de Subaru se dissipa.
Julius secoua légèrement sa tête,
Julius : “Toutes mes excuses. Si tu étais vraiment une personne incapable de considérer les sentiments des autres, tu n’aurais pas été capable de fustiger si fort le Commandant Adjoint devant tout le monde… Je me dois de te témoigner ma gratitude.”
Subaru : “Ça sonne comme un remerciement, donc merci de m’épargner ça. Ce mec m’a juste irrité. Comparé à tous les autres qui sont restés calmes, j’ai dû paraître horrible.”
Julius : “Rien de tout ça. C’est précisément à cause de tes manières téméraires que les autres ont pu se calmer, ma personne incluse. Tes réactions impulsives ont été utiles, on dirait.”
Subaru : “Tu… tu ne comptais pas me féliciter depuis le départ, pas vrai ?”
Subaru fronça les sourcils devant le ton sincère de Julius.
Les paroles de Julius étaient toujours accompagnées de traces de railleries lorsqu’elles étaient adressées à Subaru, bien que ces railleries venaient des deux côtés, Julius n’était donc pas le seul fautif. Quoi qu’il en soit, c’était presque impossible pour Subaru d’accepter ce compliment en toute sincérité.
Subaru : “Je sais. Je devrais être plus calme et plus posé afin de ressembler à un Chevalier. Même en tant que Chevalier, je suis conscient de ne pas pouvoir garder la tête froide, même si tout ça est décrit dans le livre des bonnes manières d’un écolier.”
Julius : “C’est exact. En effet, d’un point de vue chevaleresque, ton comportement n’était à aucun moment louable. Cependant――”
Face à un Subaru gêné, Julius se tut. Son action suivante amena les yeux de Subaru à s’écarquiller de surprise.
Subaru : “Qu’est-ce que tu fais ?”
Julius : “Comme tu peux le voir.”
Subaru : “Tout ce que je vois, c’est que tu t’inclines devant moi.”
Julius se pencha et inclina la tête vers Subaru.
Il ne s’agissait pas d’une courtoisie de Chevalier. Ce n’était pas non plus un rituel cérémonieux. Il n’y avait aucune inspiration formelle dans son geste. C’était de la pure courtoisie, une courtoisie qui ignorait complètement la position. C’était un comportement qui ne correspondait pas du tout à Julius.
Julius : “Merci. Merci du fond du cœur. Merci d’avoir montré l’indignation que je devais retenir.”
Subaru : “…Je n’ai absolument aucune idée de ce dont tu parles.”
Julius : “Valoriser l’honneur d’un Chevalier signifie que, peu importe le moment, tu dois agir avec vertu. Même si ton propre ami se fait mépriser, même si ton propre ami est traité avec des mots inhumains, tu ne peux pas te permettre d’agir selon tes propres sentiments. Mais tu n’es pas comme ça.”
Tout en maintenant sa posture, Julius remercia de façon répétée Subaru. Ce dernier ne pouvait qu’être perplexe suite à cette réaction imprévue.
Julius : “Perdu entre ma Chevalerie et mes émotions, j’ai vite réprimé ma colère. Cependant, en voyant tes réfutation passionnées, j’ai eu honte de moi-même. Donc je souhaitais te remercier.”
Subaru : “Me remercier de m’être mis en colère en ton nom, hein…”
Julius : “――――”
Subaru laissa échapper ce qui semblait être un sentiment de compréhension, et Julius releva finalement la tête.
Avec uniquement une seule phrase, Julius avait finalement révélé ses sentiments réels, qui étaient visibles dans son regard. En le voyant, Subaru ne pouvait qu’exprimer un rictus.
Subaru : “Quelle chose stupide à dire. Vraiment, arrête de plaisanter.”
Julius : “…Arrête de plaisanter, hein ?”
Subaru : “Bien sûr. Pourquoi serais-je en colère à ta place ? J’étais en colère uniquement parce que j’avais été personnellement contrarié, et non parce que quelqu’un d’autre avait envie de s’en prendre à ce barbu. Je ne pourrais jamais faire quelque chose d’aussi intelligent que d’exprimer la colère d’autrui.”
Subaru fit part de ces pensées sincères à Julius, estimant qu’il avait mal compris la situation.
Subaru n’avait pas considéré son énervement comme une espèce d’indignation noble. Après tout, seuls Reinhard et Wilhelm pouvaient comprendre leurs propres sentiments.
Subaru n’était qu’un étranger qui avait simplement été énervé qu’une atmosphère pareille ait été souillée. Sa colère était purement pour lui-même.
Subaru : “Si tu étais en colère, pourquoi n’as-tu rien dit ? Je n’aurais pas pu m’occuper seul du vieil homme, mais si tu m’avais soutenu, nous aurions pu l’effrayer.”
Julius : “Peu importe la situation, il reste le Commandant Adjoint des Gardes Royaux. Ce serait assez gênant si je devenais l’ennemi d’un officier supérieur.”
Subaru : “Ça n’a rien à voir avec ton rang. Sans oublier que, tu viens de dire “peu importe la situation”, ne sois pas si étroit d’esprit. Tu es constamment en train de penser à te comporter comme un Chevalier, ou à agir avec un esprit chevaleresque, ou quoi que ce soit d’autre. Est-ce que même ton cœur est recouvert d’une armure de Chevalier ?”
Julius : “――――”
Face à un Julius silencieux, Subaru reposa ses coudes sur ses genoux et avec ses joues entre ses paumes, il lâcha un soupir exagéré.
Quelle dispute stupide ! Subaru avait non seulement rejeté la gratitude de Julius, mais il avait également été irrité par ce dernier.
Repenser à la cause de l’incident, notamment Heinkel, l’énervait encore plus.
Julius : “Même mon cœur est recouvert d’une armure de Chevalier… Ah, c’est plutôt rude.”
Subaru : “Même si je trouve que ma formulation était plutôt cool et artistique, n’en tiens pas compte. Je ne faisais que plaisanter.”
Julius : “Non, je vais le garder en tête. Je suis heureux de recevoir une leçon de ta part. C’est quelque chose que je n’aurais jamais cru possible il y a un an de ça.”
Subaru : “Cette chose désagréable est peut-être terminée, mais j’ai toujours des cauchemars à propos de ça.”
Il avait encore régulièrement des rêves qui prenaient place dans le Terrain d’Entraînement des Chevaliers, à propos de sa confrontation avec Julius et la raclée brutale qui avait suivi.
Si les souffrances physiques qu’il avait endurées à l’époque étaient douloureuses à se remémorer, ce qu’il avait vécu mentalement et émotionnellement par la suite était bien plus pénible pour lui. Le souvenir de sa propre incompétence s’était clairement gravé dans son esprit, et de temps à autre, il se rejouait comme un film.
Bien sûr, ses cauchemars n’étaient pas seulement occupés par son duel avec Julius, mais cet événement était quelque chose qui pouvait rivaliser avec les souvenirs de plusieurs morts.
Julius : “Si tu le peux, je préférerais que ça ne se poursuive pas. La perspective de te rencontrer dans tes rêves chaque nuit est désagréable.”
Subaru : “C’est gonflé, venant du coupable. Tu ne crois pas que je préférerais partager mes rêves dans l’intimité avec Émilia-tan ?”
Julius : “Ainsi, ta quête de son amour s’est réduite à te fier à tes rêves, plutôt qu’à tes propres capacités. Ça correspond à ton style.”
Subaru : “Salop, ne me traite pas comme une merde juste après m’avoir complimenté. Et regarde-toi un peu !”
Julius : “Anastasia-sama est une femme magnifique. Il n’y a pas plus grand honneur que de pouvoir la servir à distance. Naturellement, je pense que je devrais être très satisfait de ma place.”
Face à la réponse calme de Julius, Subaru poussa un grognement félin.
L’atmosphère inconfortable disparut avec sa courbette alors que Julius récupérait son image usuelle. Subaru fronça les sourcils de soulagement, toussa, et changea le flot de la conversation.
Subaru : “À propos de ce vieil homme barbu… il a dit qu’il était le Commandant Adjoint ou je ne sais quoi, est-ce que c’est vrai ?”
Julius : “C’est compréhensible que tu aies des doutes, mais c’est effectivement vrai. Cet homme était le Commandant Adjoint des Gardes Royaux du Royaume de Lugnica, Heinkel Astrea lui-même.”
Subaru : “Ils sont aveugles ? Ou sourds ? Ou pas bien dans leurs têtes ?”
Julius : “Tu remets vraiment tout en question. Bien sûr, aucun des Gardes Royaux ou des autres écuyers ne peut remettre en question les qualifications du Commandant Adjoint. En fait, le titre de Commandant Adjoint sert plutôt de décoration, et personne ne l’a encore vu exercer ses fonctions.”
Julius répondit avec un hochement de tête, et l’imagination de Subaru s’emporta et lui donna l’image mentale d’un haut fonctionnaire.
Recevoir des récompenses incroyables tout en esquivant toute responsabilité véritablement importante――c’était exactement comment Subaru voyait la majorité des hauts fonctionnaires du gouvernement, et c’était effectivement la situation d’Heinkel.
Par dessus tout, les personnes qui l’entouraient comprenaient également son incompétence et connaissaient son comportement.
Subaru : “Serait-ce parce qu’il profite de son statut de père du Maître Épéiste ?”
Julius : “…Ce n’est pas tout à fait exact. Le fait d’assumer le rôle de Commandant Adjoint ne saurait échapper à l’attention de son fils, Reinhard. Bien que l’équité de Reinhard soit universellement reconnue, qu’en est-il si ça concerne sa famille ? Tout le monde ne lui ferait pas confiance.”
Subaru : “Je ne pense pas que Reinhard serait prêt à enfreindre son code moral pour son père.”
Julius : “Il n’en reste pas moins le père de Reinhard. Quoi qu’en pensent les autres, pour Reinhard, il est incontestablement un membre de sa famille qui partage son sang. Personne ne peut savoir ce qu’il ressent lui-même.”
Julius parla calmement pour apaiser Subaru qui avait les nerfs à vif. Ce dernier grogna entre deux grincements de dents.
C’était exactement comme Julius l’avait dit. Peu importe sa médiocrité, tant qu’il était le père de Reinhard, seul le cœur de celui-ci saurait s’il devait ou non renoncer à leur relation. En tant que Chevalier attaché à l’équité et à la civilité, il ne devait pas se laisser tromper par la paternité. Toutefois, ce ne serait pas facile pour Reinhard lui-même de rompre ouvertement une telle relation.
Il était évident que des personnes extérieures pouvaient avoir une position ferme sur ce que Reinhard devait ou ne devait pas faire, mais ce serait faire preuve d’une arrogance inouïe.
Subaru : “Ce n’est pas tout à fait exact”, tu disais, quelles sont les autres raisons ? Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir d’autre…”
Julius : “Il est également à la tête de la Maison Astrea, et le fils de Wilhelm-sama. Pour le dire clairement, il est lié au meilleur Chevalier du Royaume et au précédent Maître Épéiste. La possibilité que le refus de lui confier un poste important conduise à une trahison ne peut être négligée.”
C’était la réponse de Julius, brève et sans émotions.
En entendant cela, Subaru n’eut besoin que de quelques secondes pour comprendre ce que cela impliquait.
Subaru : “Ce pays ! Que ce soit Reinhard ! Ou Wilhelm ! Je ne le croirai jamais ! Si Heinkel détestait ce pays alors les membres de la famille du Maître Épéiste retourneraient leurs vestes…?! Les traiter de manière aussi méfiante, comme s’ils étaient une bombe à retardement, si c’est comme ça… !”
Si c’était le cas, ne serait-ce pas une insulte envers Reinhard et Wilhelm ? Leur honneur était flagrant, et pourtant le pays les croyait encore capables de trahison ?
La colère que Subaru ressentait rivalisait avec l’intensité qu’elle avait atteinte lorsqu’il était face à Heinkel. Julius hocha la tête et posa une main sur l’épaule de Subaru.
Julius : “Ta colère est prévisible. Cependant, le Royaume se doit de faire face à toutes les éventualités.”
Subaru : “Quelque chose d’impossible n’est pas une éventualité ! Ce genre de chose n’arriverait clairement, absolument jamais !”
Julius : “…Wilhelm-sama est le précédent Commandant de la Garde Royale.”
Subaru : “――?!”
Subaru, qui était en train d’essayer de s’échapper de l’emprise de Julius, s’arrêta inconsciemment à ces mots.
Julius : “Il y a quatorze ans, un membre de la famille royale a été kidnappé dans le Château Royal. À l’époque, Wilhelm-sama était à la tête de la Garde Royale et a été chargé de retrouver le membre de la famille royale enlevé.”
Subaru : “Alors, qu’en est-il ? Même moi, je connais des événements célèbres comme celui-ci.”
Felt était le membre de la famille royale qui avait été enlevé durant son enfance――c’était une histoire qui s’était répandue. Subaru, qui avait déjà écarté cette information, ne saisit pas le sens des paroles de Julius.
Subaru : “Je sais que l’enfant royal n’a jamais été retrouvé. Alors qu’en est-il ? Wilhelm-san a pris ses responsabilités, puis a démissionné de son poste de Garde Royal, si bien qu’il a une raison de haïr le Royaume ? Mais alors…”
Julius : “À cette même période, la précédente Maître Épéiste avait été chargée de subjuguer la Baleine Blanche, dans le cadre de ce que l’on appelle aujourd’hui la Grande Subjugation. Ça s’est produit au moment où Wilhelm-sama recherchait le kidnappeur, loin de la Capitale Royale.”
Subaru : “――――”
Considérant les paroles de Julius, Subaru sombra dans un vide de pensée. Quelque chose que Wilhelm avait dit un jour semblait combler ce vide.
Wilhelm l’avait dit. Il avait expliqué qu’il n’avait pas pu être aux côtés de sa femme au moment de sa mort.
Subaru : “…Il a dit qu’il n’avait pas pu être auprès de sa femme lorsqu’elle est morte, et que l’enquête de la famille royale l’en avait empêché. Tu veux dire que Wilhelm-san a fini par éprouver de la rancune à l’égard du Royaume, ou quelque chose comme ça ?”
Julius : “Je ne sais pas quelle était la véritable intention de Wilhelm-sama. Cependant, il est vrai qu’après la fin de la recherche de la princesse kidnappée et l’échec de la Grande Subjugation, Wilhelm-sama s’est retiré de la Garde Royale. Après ça, la branche de la Garde royale se serait effondrée si Marcus-sama n’avait pas pris des mesures pour la réorganiser.”
Subaru : “J’en ai rien à foutre de ça ! Je suis en train d’essayer de parler de Wilhelm-san ! Tu… c’est ce que tu penses ? Que Wilhelm-san en voudrait à tout le monde à cause de sa femme ? C’est… c’est…!”
Lever l’étendard de la rébellion contre le Royaume, en raison de son propre ressentiment.
Était-ce vraiment ainsi que tout le monde percevait Wilhelm van Astrea ? Comment pouvait-on penser cela après avoir vu quelqu’un qui était si profondément amoureux et prêt à tout abandonner pour son amour ? N’avaient-ils jamais croisé le regard de Wilhelm van Astrea, n’avaient-ils jamais contemplé son dos ferme ?
N’avaient-ils jamais aperçu l’épée franche et honnête de la Lame Démoniaque ?
Subaru : “Cette personne ne ferait jamais une chose pareille, pourquoi personne ne le comprend !!”
Julius : “――――”
Cette fois, Subaru avait évidemment dégagé la main de son épaule, et avait repoussé la poitrine de Julius. Il se leva et recula, perdant son élan.
Les yeux jaunes qui le regardaient en retour semblaient presque admirer la colère de Subaru. Il comprit. Il savait que ce degré de colère était inapproprié.
Ce que Julius avait dit à Subaru ne reflétait pas sa propre opinion. L’attitude de Julius était évidente pour tous.
Après tout, un an auparavant, Julius avait été dirigé par Wilhelm après que ce dernier eut tué la Baleine blanche. Il avait réconforté Wilhelm, qui avait passé quatorze longues années à tenter de venger sa femme. Il n’aurait jamais pu soupçonner Wilhelm d’avoir l’intention de se rebeller contre le Royaume.
Subaru : “…Désolé. J’ai été idiot.”
Julius : “Non, ne t’excuse pas. Tu es dans le vrai. Je suis celui qui est dans l’erreur――si quelqu’un doit présenter des excuses, c’est bien moi.”
Laissant tomber leurs regards, ils fermèrent tous les deux leurs yeux. Ils ressentirent tous deux un poids insupportable.
Leur impuissance à faire quoi que ce soit pour dissiper les doutes du pays à l’égard de Wilhelm. Subaru et Julius, même s’ils extériorisaient leurs sentiments, restaient en fin de compte impuissants.
Subaru : “Est-ce la même chose pour Reinhard ?”
Julius : “…Selon cette même logique, Reinhard en voudrait au Royaume d’avoir envoyé sa grand-mère à la mort et, par ricochet, d’avoir tué son prédécesseur. Mais ce n’est pas le cas.”
Subaru : “Alors…”
Julius : “Cependant, le Royaume ne soupçonne pas Reinhard d’avoir l’intention d’organiser une rébellion. C’est plutôt Heinkel-sama qui est suspecté.”
À l’écoute du nom du père de Reinhard, les yeux de Subaru s’écarquillèrent.
Même si c’était un nom qu’il ne voulait pas entendre, il ne pouvait pas se boucher les oreilles à ce sujet. Toute conversation impliquant ce nom ne serait pas agréable.
Subaru : “Comment se passe la relation entre Reinhard et son père ? Outre l’évidente relation par le sang.”
Julius : “Il fut un temps où Reinhard accordait à Heinkel-sama une obéissance totale et sans faille. Ça peut sembler naturel puisqu’ils sont père et fils, mais… À une époque, ça a dépassé les limites de ce que ça aurait dû être.”
Julius détourna le regard des yeux de Subaru, comme s’il parlait avec regret.
Il avait dit que la relation avait “dépassé les limites” d’une relation parent-enfant typique. Ses mots étaient suffisamment vagues pour qu’il soit difficile de savoir ce qu’il avait voulu dire. Cependant, Julius n’avait pas l’air désireux de s’étendre sur le sujet et reporta son regard sur Subaru.
Julius : “Au fur et à mesure que Reinhard gagnait en autonomie, cette attitude aurait dû disparaître. Mais sans savoir avec certitude si Reinhard écouterait encore les paroles d’Heinkel-sama, ces doutes ne pouvaient être dissipés.”
Subaru : “…Donc, pour empêcher Heinkel de donner à Reinhard l’ordre de se retourner contre le Royaume, il a bénéficié de faveurs, pas vrai ?”
Julius : “Peut-être était-ce même pire que ça. Bien qu’il s’agisse encore d’une rumeur considérée comme un ouï-dire, je vais te le dire, parce que tu es aussi l’ami de Reinhard, et parce que tu as ressenti de la colère pour lui.”
Après cette remarque troublante, Julius balaya du regard les alentours. S’assurant qu’il n’y avait pas d’oreilles indiscrètes, il se plaça près de Subaru. Puis,
Julius : “Le Commandant Adjoint était un suspect dans l’enquête de l’enlèvement de la Princesse, il y a de ça quatorze ans.”
Subaru : “――?!”
Julius : “Il n’y aucune preuve concrète. Cependant il a été questionné de nombreuses fois sur son implication suggérée.”
Subaru : “Si c’est vrai, alors, l’enlèvement était…”
Julius : “La vérité de cette affaire n’est plus d’actualité. Un individu aussi suspect est en position de commander la plus grande force militaire du Royaume. C’est là le nœud du problème.”
La glorieuse bénédiction qui accompagnait le titre de Maître Épéiste.
Cependant, au fur et à mesure que la situation lui était révélée, Subaru commençait à penser que ce titre était plus une malédiction qu’une bénédiction.
Subaru : “En revanche, s’il est réellement lié à l’enlèvement, Heinkel est la raison pour laquelle son père et sa mère n’ont pas pu se revoir en personne une dernière fois.”
Julius : “…Ce n’est pas tout. J’ai aussi entendu dire que c’est Heinkel-sama qui a suggéré que Thérésia-sama, qui avait déjà abandonné sa lame, soit celle qui prenne sa place dans la Grande Subjugation contre la Baleine Blanche.”
Subaru : “Il a envoyé sa mère se battre contre la Baleine Blanche ?!”
Julius : “Il existe un rapport précis à ce sujet. Le Commandant Adjoint a refusé de se battre contre la Baleine Blanche et a recommandé que sa mère Thérésia le fasse.”
Sans voix――Subaru n’arrivait pas à formuler une réponse.
Contrairement à la rumeur précédente qui était infondée, ce que Julius avait dit était soutenu par une preuve réelle. Des rapports et des témoins indiquaient que c’était factuel.
Heinkel avait envoyé sa propre mère à sa place pour combattre la Baleine Blanche.
En d’autres termes, sa mère était ensuite morte au combat, et son père avait pris le chemin de la vengeance parce qu’il n’avait pas pu être aux côtés de sa mère dans ses derniers instants. Cependant, plutôt que d’être puni, il avait utilisé le talent de son fils comme un bouclier pour protéger sa vie confortable et stable.
Comment était-ce possible ? Comment un être humain pouvait-il être capable d’une telle chose ?
Subaru : “Il doit y avoir une erreur quelque part, pas vrai… ?”
Il ne voulait pas y croire.
Il ne s’agissait pas de croire en l’humanité d’Heinkel. Subaru l’avait déjà identifié comme la pire des personnes, et tous ceux qui lui parlaient le savaient instantanément.
Cependant, il était réticent à l’idée d’admettre l’existence d’un tel mal au-delà du mal, d’une telle immoralité, d’une telle dépravation. Il souhaitait croire à l’éthique, ou à l’honneur, à la nature humaine, et pensait qu’il y avait une limite au mal que la nature humaine pouvait permettre.
Toutefois, des choses qui seraient un péché même dans l’imagination pouvaient se produire dans la réalité.
Julius : “…Mes excuses. Ce n’est pas quelque chose que j’aurais dû dire à quelqu’un qui ne s’était pas pleinement préparé.”
Julius murmura cela à Subaru muet, sa voix enveloppée dans les ténèbres.
Subaru pouvait parfaitement comprendre les sentiments que le ton de Julius avait laissé transparaître, ce qui ne correspondait pas du tout au Julius toujours calme et rationnel.
Subaru : “Ce n’est… Ce n’est pas de ta faute, c’est moi qui voulais en savoir plus. Ce serait plus simple si je pouvais te blâmer.”
Julius : “Je ne suis pas en mesure d’accepter tes paroles. Il est évident que ce que je t’ai raconté n’était que des rumeurs sur les affaires d’une autre famille, mais j’en ai quand même parlé comme si j’en avais été témoin moi-même. Quoi qu’il en soit, j’ai parlé sans penser à la gravité de ces rumeurs. En tant que Chevalier, je devrais vraiment avoir honte.”
Subaru : “Mais tu en as été témoin, n’est-ce pas ? Puisque tu es l’ami de Reinhard.”
Subaru répondit à l’autodépréciation de Julius.
Julius leva de nouveau la tête en direction de Subaru, qui lui adressa un hochement de tête en guise de réponse.
Subaru : “Bien que je ne connaisse pas les détails de ton amitié avec Reinhard, je peux quand même voir que tu t’inquiètes pour lui. Je ne condamnerai donc pas ta colère ni ne la qualifierai de trop agressive. Je ne pense pas qu’il soit correct de se retirer d’une telle affaire uniquement parce qu’elle ne te concerne pas.”
Julius : “…Alors, que ferais-tu ?”
Subaru : “Est-ce mal d’intervenir si l’on entend les pleurs d’autres personnes autour de soi ? Si je voyais mon ami désespéré, je l’interpellerais certainement. Si tu tiens à Reinhard, il est tout à fait normal que tu le fasses. D’autant plus que tes sentiments ne sont pas les mêmes que les miens.”
Si Julius intervenait pour sa seule curiosité, Subaru le considérerait avec mépris.
Toutefois, les sentiments de Julius, comme le prouvaient à la fois son attitude et ses paroles lors de leur échange, n’avaient rien d’aussi honteux.
Subaru : “Je ne viens pas de te le dire ? Il n’est pas nécessaire d’adhérer aussi rigoureusement à ton honneur de Chevalier ou quoi qu’il soit. Et même si c’est nécessaire, retirer de temps en temps ton armure et devenir Juli ne serait pas si mal. Qui peut dire qu’agir avec désinvolture ne conduirait pas à une meilleure situation ?”
“Juli” était le pseudonyme que Julius avait donné durant la bataille contre le Culte de la Sorcière.
En raison de sa position, Julius ne pouvait rejoindre aucun groupe de mercenaires. Il avait donc élégamment caché son identité avec un nom légèrement falsifié. En fin de compte, personne ne l’avait utilisé, pas même Julius lui-même. Cependant, ce Julius était celui qui ressemblait le moins à un Chevalier jusqu’à présent.
Julius : “Juli, hein… Voilà un nom bien nostalgique !”
Subaru : “Il date d’il y a très longtemps et n’a été utilisé qu’une seule fois. Je suis assez impressionnée de me souvenir de ça.”
Julius : “Il n’est pas nécessaire d’adhérer aussi rigoureusement à ton honneur de Chevalier ou quoi qu’il soit”, tu as vraiment énoncé des choses difficiles. Je suis sûr que tu sais comment ils m’appellent tous.”
Subaru : “C’est parce qu’ils t’ont qualifié de meilleur et tout ça que tu es devenu aussi raide physiquement et mentalement. Tu devrais te débarrasser de cette armure quand tu te baignes, et faire quelques étirements avec moi avant de la remettre.”
Subaru se pencha, apposant ses paumes au sol comme pour montrer sa nouvelle flexibilité. Bien que son corps ait été assez rigide avant qu’il ne commence à apprendre le parkour, la première chose qu’il avait faite avait été d’apprendre à se déplacer avec plus de souplesse et de flexibilité.
Puis à Subaru qui faisait étalage de sa souplesse,
Julius : “Si tu essaies de me ridiculiser, je ne peux rien faire d’autre que de soupirer.”
Subaru : “Oh ?!”
Alors qu’il parlait, Julius écarta ses jambes et toucha le sol. Subaru ne put s’empêcher d’admirer son contrôle sur ses jambes minces et la souplesse de ses hanches lorsqu’il s’abaissait lui-même jusqu’au sol.
Cela revenait-il à dire que Julius pouvait facilement surpasser Subaru dans n’importe quel domaine ?
Subaru : “Gah… Mais, mais ! S’il s’agissait de jouer avec une Lyulyre, ou de coudre, je gagnerais à coup sûr… !”
Julius : “Bien que je ne voie pas l’intérêt de triompher avec des passe-temps, je me suis également mis à jouer d’un instrument de musique. Je dois cependant avouer que la couture est assez difficile.”
Subaru : “Grrr ! Il fallait vraiment que tu le dises ! Passe-temps ! Un passe-temps pour un gars comme toi ne peut être que superficiel. Je ne formerai jamais un groupe avec toi. Mon rôle de chanteur principal serait compromis !”
Julius détendit ses pieds et se leva d’un coup sec.
Il fit soudain voltiger sa frange vers Subaru, puis sourit en direction du ciel, comme s’il se vantait d’une victoire.
Julius : “Je vois. En tant que Juli, contempler le ciel et se baigner dans le vent, ça donne ça.”
Subaru : “Eh ?”
Julius : “Rétrospectivement, le ciel que j’ai vu à l’époque était aussi quelque peu différent de ce qu’il est habituellement. Ce serait donc la raison.”
Subaru : “Tu deviens de plus en plus déraisonnable. Espèce de faux bâtard.”
Subaru haussa les épaules en signe d’agacement et se laissa tomber sur le sol du couloir. Julius plissa les yeux, ébloui par le soleil, et afficha un sourire ironique face à l’attitude de Subaru.
Finalement, le malaise qui régnait autour de leur conversation s’était dissipé.
Bien sûr, ce dont ils avaient discuté était encore ancré dans leurs mémoires, et des morceaux subsistaient dans leurs cœurs. Mais, même ainsi, ils pouvaient au moins surmonter leur frustration ensemble.
――En observant de loin cette image, ces deux-là semblaient être une paire d’amis ordinaires.
