81 — I know
――Face à cette scène de désolation absolue, ce sourire radieux et cette voix enjouée étaient d’un décalage total.
Son kimono était brûlé de manière lamentable, et la moitié gauche de son visage était noircie par les flammes, et pourtant Cecilus continuait de se pencher vers lui avec une attitude inchangée. C’était d’un anormal au-delà du supportable.
Mais il n’était pas le seul. ――Sur cette île, tous les survivants étaient des êtres anormaux.
Les seules personnes normales devaient sans doute déjà être mortes.
Cecilus juste devant lui, Todd à ses trousses, Arakiya en pleine tuerie, et Subaru, le grand pécheur.
Tous sans exception n’étaient pas des personnes ordinaires. C’était précisément pour cela qu’ils pouvaient, sans honte, continuer à vivre ainsi.
C’est pourquoi――
Subaru : “Ce… cil…”
Cecilus : “À en juger par les choses, tu as aussi eu pas mal de problèmes. On dirait même que l’homme-lézard est mort là-bas. À ce rythme, la petite fille-cerf et tes autres amis de ton Unité ont sans doute tous été exterminés, non ?”
Subaru : “――Hk.”
Cecilus : “Oh, se pourrait-il que tu n’aies pas encore réalisé son décès ?”
À travers les tremblements des pupilles de Subaru, Cecilus semblait lire parfaitement ce qu’il ressentait.
Aussitôt, la colère monta. Même s’il semblait lire les sentiments de Subaru, pourquoi était-il totalement incapable de comprendre ce que Subaru ressentait à ce moment-là ?
Pourquoi ne comprenait-il pas ce que Subaru pouvait éprouver en entendant dire que Hiain était mort ?
Pourquoi parlait-il si légèrement de la mort, comme si elle ne signifiait rien ?
Cecilus : “Il est vraiment mort, tu sais, définitivement et irrévocablement… Seulement, l’expression qu’il avait au moment de mourir n’était pas si mal.”
Subaru : “Pourtant, il est mort… Hk.”
Cecilus : “Tu penses qu’il n’y a ni bien ni mal là-dedans ? Dans ce cas, c’est juste une question d’opinion. S’il existe une bonne façon de vivre, il doit aussi exister une bonne façon de mourir. Et il est déplacé d’imposer son jugement à celui qui reçoit cela. L’homme-lézard a eu une belle mort. Ce visage en est la preuve. ”
Subaru : “――――”
Cecilus : “C’est le visage de quelqu’un qui est mort après avoir accompli son devoir. Moi aussi, je veux partir comme ça.”
Face à Cecilus qui enchaînait les paroles avec aisance, Subaru resta sans voix.
Ces paroles ne l’avaient pas convaincu ; au contraire, il les trouvait dénuées de sens. Il n’avait pas vu l’expression qu’avait eue Hiain au moment de sa mort, il lui était donc tout à fait inconcevable de pouvoir comprendre Cecilus.
Voilà pourquoi Subaru n’avait absolument aucune raison de se plier à ses arguments.
Cecilus : “Bon, même si on s’est croisés ici par hasard et qu’on a bavardé un bon moment, en réalité, je suis plutôt occupé actuellement. Je suis en plein milieu d’un affrontement épique avec cette femme à moitié nue qui sème la pagaille sur l’île.”
En redressant brusquement son dos voûté, Cecilus continua à parler à sa guise.
Subaru savait d’emblée, sans même avoir besoin d’y réfléchir, que la personne dont il était question dans la conversation était Arakiya.
Arakiya s’était lancée dans un véritable carnage sur l’ordre de Todd. Le seul “attrait” de Todd était son absence de puissance de combat directe, mais en s’alliant à elle, même ce maigre point faible disparaissait, donnant naissance à une entité de pure malveillance.
Depuis qu’elle s’était mise à transformer les têtes des gladiateurs en ballons d’eau, Subaru ne l’avait plus vue, mais il semblait que c’était Cecilus qui l’avait retenue sur place.
Même si ce dernier était affaibli, il fallait croire que seuls les membres des Neuf Généraux Divins pouvaient en arrêter d’autres.
Cecilus : “Cela dit, comme tu peux le voir, je suis un peu en difficulté, rôti à point. Ah là là, c’est embêtant. Il y a vraiment des individus capables de se battre sérieusement contre moi. Je pensais pourtant que la route vers la Lame Céleste ne pouvait être gravie qu’en solitaire.”
Subaru : “…Pourquoi…”
Cecilus : “Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?”
Subaru : “Pourquoi… tu as l’air… de t’amuser… ?”
Au terme d’un effort douloureux, comme s’il avait fallu extraire ses propres entrailles, les mots sortirent de sa bouche sous forme d’un simple accès de rage.
En effet, il ne faisait que donner libre cours à sa colère. Dans cette situation infernale, sur cette île où Weitz, Tanza, Idra, Hiain et presque tout le monde avaient péri, le sourire de Cecilus était révoltant.
Pourquoi souriait-il ? Dans cette situation, qu’est-ce qui pouvait bien l’amuser ?
Subaru : “Pourquoi… ?!”
Cecilus : “Ah, tu inverses la cause et l’effet. Je ne souris pas parce que c’est amusant. C’est parce que je souris que la situation devient amusante. Voilà la mise en scène que je crée.”
Subaru : “――Ah ?”
Cecilus : “Dans un monde aussi cruel que celui-ci, chacun poursuit son propre idéal de bonheur. Les méthodes varient à l’infini selon les individus et leurs philosophies, mais dans tous les cas, il faut bien porter une forme de conviction adaptée. Et la conviction que j’arbore, c’est précisément cette manière d’être.”
Tout en parlant, Cecilus toucha de sa main droite sa joue gauche brûlée. Des lambeaux de peau carbonisée se détachèrent et tombèrent en s’effritant, mais même au milieu d’une douleur qui aurait dépassé l’imaginable, son sourire ne vacilla pas.
Plutôt que de se reposer sur une quelconque tricherie consistant à ne pas ressentir la douleur, Cecilus continuait simplement de sourire.
Cecilus : “Je suis l’acteur principal de ce monde ! Par conséquent, ce n’est pas moi qui vais suivre le scénario à la lettre, mais c’est le scénario qui va s’adapter à moi. Si tu me demandes pourquoi je souris, voilà ce que je te répondrai.”
Subaru : “――――”
Cecilus : “Pour qui est-ce que je ris ? C’est pour moi-même. ――Puisse-t-il en être ainsi, afin que les Observateurs dans les cieux ne ressentent jamais aucune honte lorsqu’ils posent leur regard sur moi.”
Subaru : “――――”
Cecilus : “Alors, Basu, quelle sorte de conviction prônes-tu ?”
C’était la philosophie de Cecilus pour garder le sourire alors que la moitié de son corps était brûlée.
Subaru ne pouvait absolument pas la comprendre, mais il y avait en elle une sorte de foi étrange, suffisamment singulière pour l’empêcher de la rejeter d’un simple geste emporté.
Les Observateurs, Cecilus avait déjà évoqué la même chose auparavant.
Quelqu’un, ou plutôt quelque chose, d’une nature éthérée les observait, voilà ce qu’il semblait vouloir dire.
Dans une telle situation, être capable de s’exprimer ainsi relevait d’un tempérament d’acier, impossible à plier par qui que ce soit.
C’est pourquoi――
Cecilus : “Regarde ça, on dirait que l’entracte est terminé.”
Alors qu’il prononçait ces mots, même en voyant la silhouette d’Arakiya descendre depuis le passage de la couche inférieure, son sourire ne s’effaça pas.
Il était certain qu’aucun des gladiateurs n’aurait eu la moindre chance face à Arakiya, dont tout le corps était enveloppé de flammes. Et pourtant, la branche de bois qu’elle tenait à la main s’était brisée, et elle avait perdu le cache-œil qui dissimulait l’un de ses yeux.
Elle s’était recouvert la moitié du visage de sa main libre, comme pour dissimuler ce qu’elle refusait de montrer, et son expression d’ordinaire impassible était tordue par des émotions complexes.
Arakiya : “Cecilus… !”
Serrant les dents tandis qu’elle fixait Cecilus d’un regard noir, les pupilles de la femme reflétaient un mélange de tourmente et de colère.
Dans son dos, des ailes faites de flammes battaient, la puissance de son feu réagissant à ses émotions comme si elles étaient liées, se tordant, se consumant, remplissant le couloir d’une chaleur écrasante.
Une odeur de brûlé flottait dans l’air, tandis que la femme s’apprêtait à réduire en cendres tout ce qui l’entourait.
Les murs et le sol du couloir, les chandeliers et les portes, et même les restes effondrés de Hiain――
Subaru : “――Hk.”
Cecilus : “Si nous mourions tous brûlés vifs ici, ensemble, serait-ce une juste compensation pour le visage qu’il avait au moment de mourir ? Ce n’est pas du tout le genre de chose que j’ai l’habitude de dire. Fais comme bon te semble, tu es libre de rester ou de partir.”
En voyant des morceaux du corps de Hiain s’enflammer, l’expression de Subaru changea lorsque la voix de Cecilus parvint à ses oreilles. D’un geste résolu, Subaru posa son bras sur le sol et, petit à petit, arrachant son corps au sol qui commençait à se réchauffer, il se releva.
Sa tête lui faisait mal. Il manquait de sang. L’impuissance lui écrasait la poitrine au point de l’étouffer.
Et pourtant, pourquoi Subaru était-il toujours debout ? Il n’allait ni mourir brûlé ici, ni mordre dans le “médicament” placé derrière sa molaire, alors pourquoi ?
Cecilus : “Alors, à bientôt, dans cette vie. ”
Sans savoir pourquoi il s’était mis à courir, Subaru tourna le dos au passage en flammes.
Il courait, traînant les pieds, à une vitesse désespérément lente.
Et il se disait que s’il avait pu courir plus vite, plus tôt, peut-être qu’Idra, Hiain, Weitz et Tanza n’auraient pas eu à mourir. Et tandis qu’il se lamentait ainsi…
Subaru continuait de fuir.

Cecilus : “――Et voilà, Basu a disparu lui aussi, hein.”
Arakiya : “――――”
Cecilus : “Ma foi, on dirait bien que je suis vraiment très détesté.”
Sentant les bruits de course maladroite s’éloigner au loin, Cecilus laissa échapper un petit rire amer et ferma un œil.
Il comprenait que la femme enflammée le fixait avec une hostilité intense. Il comprenait aussi que la colère était dirigée contre lui, mais l’origine exacte de cette colère lui échappait.
Ce n’était pas simplement parce qu’ils étaient ennemis. Ce n’était pas non plus uniquement parce qu’il avait empêché le massacre des gladiateurs.
Il y avait peut-être d’autres raisons supplémentaires.
Néanmoins――
Cecilus : “J’ai la particularité de mettre en colère à peu près tous ceux que je croise, et comme d’habitude… je n’ai pas la moindre idée de la raison !”
Arakiya : “――Hk, combien de temps encore vas-tu continuer à te moquer de moi… !”
Cecilus : “Hmm. Donc je me moque de toi. Par curiosité, pourrais-tu me dire précisément ce qui te paraît moqueur ?”
Arakiya : “Ça ! Cette… ton apparence, qu’est-ce que c’est… !”
Sous le regard rouge qui le transperçait, on lui reprochait son apparence.
Elle lui avait demandé ce qui se passait, alors que c’était elle-même qui l’avait fait cuire jusqu’à ce qu’il soit doré d’un seul côté.
Cecilus : “Mais ce n’est pas ce que tu veux dire, n’est-ce pas ? Se pourrait-il que toi et moi nous nous connaissions par hasard ?”
Arakiya : “Tu te moques de moi…”
Cecilus : “Ce n’est vraiment pas le cas, mais cela dit, comme je ne peux pas te fournir de preuves pour que tu me croies, je ne peux rien faire d’autre que de le répéter sans cesse. Toutefois, si je prends cette hypothèse, tout semble étrangement plus cohérent.”
Tout en parlant, Cecilus fit tournoyer son index droit et hocha la tête tout en faisant tourner le cache-œil qu’il lui avait dérobé au cœur de la bataille.
Ses souvenirs jusqu’au tumulte sur l’Île des Gladiateurs étaient terriblement flous. C’était conforme à ce que Subaru lui avait demandé auparavant. Il n’y avait pas prêté grande attention, c’était un fait. Mais maintenant qu’une femme au regard connaisseur s’était présentée devant lui, il était naturel de penser qu’il y avait quelque chose.
S’il s’avérait que cette femme figurait dans ses souvenirs perdus, il avait l’impression que c’était presque trop beau pour être vrai. Si elle avait de telles capacités, il pouvait s’attendre à bien des choses.
Sur le chemin menant à la Lame Céleste――
Arakiya : “C’est toujours pareil… Personne, absolument personne ne me dit rien… !”
Cecilus : “Oh ?”
Cependant, alors que Cecilus réfléchissait, la voix de la femme tremblait de frustration, et une profonde amertume vint se mêler à son agitation et à sa fureur.
Du rouge au bleu, les flammes qui dansaient sur son dos changeaient de teinte. Elles avaient un charme tout particulier.
Alors que cette gracieuse métamorphose s’opérait, ses respirations semblaient laborieuses,
Arakiya : “La Princesse, tout comme Son Excellence, ils me cachent toujours tout… Je suis toujours…”
Cecilus : “Toujours laissée de côté, et contrainte d’en souffrir ?”
Arakiya : “――Hk.”
C’était sans doute une simple remarque lancée au hasard, mais elle toucha juste. Son expression se crispa.
En observant ses yeux rouges tremblants, Cecilus sentit une douleur indistincte remuer quelque part au loin, ou peut-être pas. Au final, leur relation restait quelque chose d’incompréhensible.
Cecilus : “Enfin, si nous avions réellement entretenu de bonnes relations, ce serait étrange que tu cherches à me tuer. Partons donc du principe que nous étions plutôt en mauvais termes. Ce serait parfaitement cohérent avec la situation actuelle !”
Arakiya : “Cecilus… !”
Cecilus : “Les longues discussions finissent par ennuyer les spectateurs. Il est temps de remettre la scène en mouvement. Malheureusement, je ne peux t’apporter aucune réponse… mais ça apaisera peut-être un peu ce qui te pèse sur le cœur.”
Dissimulant la douleur qui rongeait lentement la moitié de son corps, il referma sa main sur le cache-œil qu’il faisait tourner et lui fit face.
Comprenant qu’il souhaitait mettre un terme aux paroles pour dialoguer dans un domaine que les mots ne pouvaient atteindre, elle resta silencieuse un moment, puis abaissa lentement sa main gauche.
Et lorsqu’il se retrouva face à cet œil rouge dépourvu de lumière, Cecilus laissa échapper un sourire amer.
Cecilus : “N’hésite pas à y aller à fond. ――À chaque fois, tu ne fais cuire tes œufs au plat que d’un seul côté.”
Arakiya : “――Hk.”
Cecilus : “Hein ? Tiens, ça m’est sorti tout seul.”
La phrase lui avait échappé par réflexe, et Cecilus inclina la tête, lui-même surprit par ses propres mots.
Mais cela ne fit apparemment qu’attiser davantage la colère de la jeune femme.
Arakiya : “――――”
Dans un rugissement furieux, les flammes bleues jaillirent et engloutirent les profondeurs de l’île.
Sans même avoir le loisir de se soucier du reste, Cecilus se transforma lui aussi en Éclair Azuré et plongea droit dans les flammes.

Subaru : “Haaa, haaa…”
Sentant la chaleur de l’enfer lui brûler le dos, Subaru s’enfuit à toute vitesse de la couche inférieure.
Il s’enfuyait, en effet. Il ne résistait pas, ne se débattait pas, mais s’enfuyait.
Impossible de prétendre qu’il s’agissait d’une retraite stratégique, ou d’une fuite courageuse destinée à préparer la suite.
Parce qu’il n’y avait plus rien après ça.
Tout le monde était mort, et plus personne ne pouvait être ramené.
Weitz et les autres avaient risqué leur vie pour lui permettre de s’échapper, et pourtant, il n’avait rien pu faire.
Il avait cru pouvoir tout réussir. Tout arranger.
En vérité, après avoir survécu deux fois à la Sparka, après avoir sauvé les compagnons de son Unité ainsi que ceux de Hiain, il avait sincèrement pensé pouvoir surmonter n’importe quelle épreuve.
Quelle illusion grotesque. Quel orgueil.
Depuis le départ, Subaru était mort encore et encore. S’il avait réussi jusque-là, c’était uniquement parce qu’il avait eu la possibilité de recommencer après chaque mort. Et dès que cela avait cessé de fonctionner, il n’y avait plus que ce résultat.
Quelqu’un de réellement capable aurait tout réussi sans mourir une seule fois.
Comme cette existence terrifiante, Todd Fang.
Sans même disposer de l’Autorité permettant de recommencer à zéro après la mort, il avait la capacité de surmonter toutes les situations par ses propres moyens.
Comme il ne disposait d’aucune force de combat particulière, il était exactement comme Subaru ; alors pourquoi, pourquoi Subaru était-il incapable de faire les mêmes choses que Todd ?
Parce qu’il en était incapable, Subaru avait fini par causer la mort de tant de personnes――
Subaru : “Bon sang… Hk !”
En sortant précipitamment de la strate inférieure de l’île, au moment même où il sentit l’air libre, son agacement atteignit un niveau insupportable. Frappant violemment le mur extérieur contre lequel il était appuyé, Subaru se maudit pour sa propre faiblesse.
Ses petits poings, son corps frêle, son esprit incapable de suivre, et son Autorité inutile. Rien qu’en commençant à énumérer, les raisons de sa défaite se multipliaient à l’infini.
Au fond, qu’est-ce que ce gamin de merde au regard effrayant possédait――
??? : “――Hk.”
Alors qu’il s’arrêtait, rongé par le regret et la haine envers lui-même, un bruit soudain lui fit ravaler son souffle dans sa gorge.
Dans ce contexte, un bruit ne pouvait signifier qu’une chose : la pire des hypothèses. Se pouvait-il que Todd, qu’Idra avait désespérément tenté de repousser, l’ait rattrapé ?
Cependant――
??? : “Schwartz-sama…”
Subaru : “――Tanza ?”
La voix faible qui suivit le bruit n’apporta pas la peur, mais la surprise.
Celle qui l’appelait, haletante et à bout de forces, était Tanza, celle que Todd avait projetée hors du passage, et dont il n’avait plus eu de nouvelles.
La fille était trempée de la tête aux pieds tandis qu’elle boitait ; ayant retiré son kimono, elle ne portait plus que son juban blanc. Elle était en piteux état, l’une des deux cornes qui lui poussaient sur la tête ayant été cassée.
Mais malgré tout――
Tanza : “Schwartz-sama, Dieu merci, vous allez bien…”
Alors que ses yeux doux s’illuminaient de soulagement, Subaru sentit une douleur lancinante lui monter du plus profond du cœur.
En voyant la jeune fille trempée, il comprit qu’elle avait été précipitée dans le lac depuis la couche supérieure. Le lac était peuplé de bêtes démoniaques aquatiques et sauvages ; sa corne brisée prouvait bien qu’il ne fallait pas les prendre à la légère.
Elle aurait dû pleurer, supplier, s’accrocher à un adulte en criant qu’elle avait mal.
Mais Tanza, elle, se contenta de sourire de soulagement en le voyant.
Elle avait trouvé Natsuki Subaru, cet homme qui ne pouvait rien faire.
Subaru : “――Ah.”
À cet instant précis, ses jambes se dérobèrent.
Subaru s’effondra sur place. Le fil tendu de sa tension se rompit, et le tumulte dans sa tête, qui ne faisait que hurler jusque-là, devint soudainement silencieux.
Ce n’était pas du soulagement parce qu’il avait retrouvé Tanza vivante.
Ce n’était pas non plus la satisfaction d’avoir trouvé une solution.
Et ce n’était pas la peur de Todd qui s’était dissipée.
――En fait, il avait perdu toute patience envers lui-même.
Tanza : “Schwartz-sama… ?!”
Voyant Subaru tomber à genoux, Tanza accourut, pâle de panique.
La façon dont elle courait était étrange ; peut-être s’était-elle blessée à la jambe. En y regardant de plus près, il vit que les côtés de son juban blanc trempé se teintaient peu à peu de rouge.
Elle était gravement blessée, et pourtant, elle s’inquiétait pour lui.
En réalisant qu’il ne pourrait répondre à aucune des attentes de Tanza, il perdit toute force.
La résignation avait envahi son for intérieur.
Subaru : “――――”
Ce n’était ni la douleur ni la peur.
Ce qui désespérait Natsuki Subaru n’était pas quelque chose d’aussi simple.
C’était le fait de ne pas pouvoir répondre aux attentes, aux espoirs placés en lui.
C’était cela, plus que toute autre chose, qui plongeait Natsuki Subaru dans le désespoir, un désespoir qui était devenu pour lui un poison mortel.
Tanza : “Schwartz-sama, reprenez-vous… Les autres, Idra-sama et Hiain-sama…”
Arrivée à ses côtés, Tanza posa une main sur son épaule, cherchant les deux absents.
Elle n’avait pas prononcé le nom de Weitz. C’était évident. Elle l’avait vu mourir sous ses yeux. Et elle devait déjà pressentir la vérité pour les deux autres.
Et ce pressentiment était terriblement exact.
Subaru : “Ils sont… morts.”
Tanza : “――Hk.”
Subaru : “Idra et Hiain m’ont tous deux protégé…”
Tout le monde était mort. Non seulement il n’avait pas pu les sauver, mais ils l’avaient protégé.
Weitz, Idra et Hiain avaient tous les trois péri en protégeant Subaru. Si Tanza était elle aussi à l’article de la mort, c’était parce qu’elle avait tenté de défendre Subaru, qui avait été incapable d’agir.
Tout le monde était mort à cause de Subaru.
Et tout le monde avait été tué à cause de Subaru.
L’horrible tragédie qui s’était abattue sur l’Île des Gladiateurs, tout cela était de la faute de Natsuki Subaru.
Tanza : “Schwartz-sama… il faut quitter cet endroit. Il faut se cacher, immédiatement.”
Subaru : “Même si on se cache, ça ne sert à rien… Quoi qu’il arrive, nous serons immédiatement découverts.”
Tanza : “Et alors ! Vous allez rester là sans rien faire, à attendre qu’on vous tue ? Mais alors, pourquoi tous les membres de notre Unité ont-ils donné leur vie ?!”
Subaru : “――――”
En secouant la tête de gauche à droite, Tanza poussa un cri de frustration à l’intention de Subaru, qui restait immobile.
Son appel déchirant, cependant, loin de toucher le cœur de Subaru, ne fit naître en lui qu’une froide prise de conscience.
En effet, Subaru, celui pour qui les trois hommes avaient risqué leur vie, était totalement, absolument inutile.
En d’autres termes, il les avait laissés mourir en vain. Car tous avaient tenté de protéger Subaru.
Il n’avait pas été capable d’être à la hauteur de leurs attentes. Alors qu’il avait même été jusqu’à leur mentir, à les tromper.
Il n’aurait jamais dû mentir. S’il n’avait pas menti, s’il n’avait pas tenté de tromper les autres sans pouvoir tenir ses mensonges…
Alors ils ne seraient pas morts à sa place.
Ce n’était pas pour le bien du fils de l’Empereur, ni pour celui de Natsuki Schwartz, mais pour celui de Natsuki Subaru ; cela, ils ne le sauraient jamais.
Et maintenant qu’il y songeait, il y avait une autre personne qu’il avait trompée avec le même mensonge.
Tanza : “Schwartz-sama ! Si vous vous effondrez ici――”
Subaru : “…Tout, absolument tout n’était qu’un mensonge, Tanza.”
Tanza : “――――”
Subaru : “L’histoire du fils illégitime de l’Empereur… c’était du vent. Je suis bien le fils de mon père, un père incroyable, admirable… mais je ne suis pas le fils de l’Empereur.”
En baissant les yeux, Subaru admit volontiers qu’il avait, par inconscience, tenté de se raccrocher à ce mensonge et à leurs faux espoirs.
Si seulement il l’avait fait plus tôt――non, il n’aurait pas dû raconter un tel mensonge dès le départ.
Tanza : “――――”
Les yeux déjà ronds de Tanza s’écarquillèrent encore davantage, et elle resta sans voix face à l’aveu de Subaru.
C’était normal. Même Subaru avait envie de se maudire pour avoir proféré un tel mensonge dans une telle situation. S’il devait être haï, s’il devait être tué par Tanza dans sa colère, ce serait parfaitement compréhensible.
Il en allait de même pour tous les autres.
Ceux qu’il avait trompés avaient laissé passer l’occasion d’infliger à ce fourbe de Subaru la punition qu’il méritait.
Alors, même si Tanza venait à faire ça…
Tanza : “…Schwartz-sama.”
Subaru : “――――”
Tanza : “Vite, partons d’ici. Je vais vous porter sur mon dos.”
Subaru : “Hein…”
Subaru, qui avait fermé les yeux en se préparant à tout, même à être rejeté, même à être condamné, releva la tête à ces mots.
Les lèvres pincées, Tanza tenta de tirer Subaru par le bras. Avec détermination, elle s’efforça de le hisser sur son dos pour quitter cet endroit ; un “Attends” lui échappa alors.
Il avait tout raconté, absolument tout. Il avait dit que c’était un mensonge.
Subaru : “T-tu ne m’as pas entendu… ? Je ne suis pas… !”
Tanza : “Le fils illégitime de Son Excellence l’Empereur, j’ai bien entendu. Nous en reparlerons plus tard…”
Subaru : “Ce sera tout aussi merdique plus tard, non ?! Je n’ai aucun lien avec l’Empereur ! Et donc, à l’heure actuelle, il n’y a aucune raison de me sauver…”
Le péché de Subaru avait été de prétendre que quelque chose qui n’existait pas existait bel et bien.
C’était précisément cela qui avait coûté la vie à ces trois personnes――
Tanza : “――Schwartz-sama, est-ce vraiment ce que vous croyez ?”
Après avoir repoussé les petites mains qui lui touchaient les épaules, Subaru s’immobilisa.
Devant lui, Tanza s’était accroupie et le fixait droit dans les yeux. Il ne pouvait pas détourner le regard. Le sens de ses paroles lui échappait encore.
Bien sûr que c’était vrai. Tout était vrai.
Tanza : “Weitz-sama, Idra-sama, Hiain-sama… pensez-vous vraiment que ces personnes auraient risqué leur vie uniquement à cause des mensonges que vous avez proférés ?”
Subaru : “Après tout… Après tout, j’ai dit que j’étais le fils de l’Empereur.”
Tanza : “Nous l’avons tous cru, moi y compris. Mais ces trois-là… Cette poule mouillée, ce lâche et ce menteur, les croyez-vous capables de donner leur vie par loyauté et patriotisme envers l’Empire ?”
Si Subaru était l’enfant illégitime de l’Empereur, il serait reconnu en tant que Prince Impérial.
C’est pourquoi, pour ces trois-là, en tant que citoyens de l’Empire, il aurait été tout à fait naturel qu’ils tentent de protéger Subaru. Mais, une fois de plus, il assimila lentement les paroles de Tanza et y réfléchit longuement.
En tant que poule mouillée, Hiain avait tenté de s’enfuir pour sauver sa peau.
En tant que lâche, Weitz avait cherché à survivre par ruse et duplicité.
En tant que menteur, Idra avait essayé de se donner de l’importance afin de pouvoir contrôler tout le monde.
Aucun d’entre eux ne lui semblait être quelqu’un avec qui il s’entendrait. Il ne faisait aucun doute que tous les trois partageaient ce sentiment.
Malgré tout, ces trois-là avaient fini par risquer leur vie pour défendre Subaru. Ils l’avaient protégé. Ils lui avaient permis de s’échapper.
Pourquoi en était-il ainsi ? Parce qu’ils croyaient tous les trois que Subaru était l’enfant illégitime de l’Empereur.
Et si――et si ce n’était pas le cas ?
Subaru : “Mais, pourquoi… ?”
Tanza : “Car vous vous êtes vraiment rapproché de ces trois-là, Schwartz-sama.”
Subaru : “――――”
Tanza : “Vous avez engagé de véritables conversations avec eux, vous leur avez répondu et vous avez essayé de les comprendre…C’est ainsi, Schwartz-sama, que vous vous êtes rapproché de tout le monde.”
Son incompréhension étant évidente, alors que Subaru posait cette question, Tanza lui répondit en le regardant droit dans les yeux.
Qu’avait fait Subaru ? Pourquoi ces trois-là avaient-ils essayé de sauver Subaru ? Elle essayait de lui expliquer la réponse.
Mais Subaru n’arrivait pas à comprendre le sens de ses paroles.
Parce que――
Subaru : “Ce genre de chose, c’est tout naturel. Je n’ai rien fait de particulièrement extraordinaire.”
Discuter avec les compagnons avec lesquels il avait collaboré et apprendre à les comprendre lui était venu tout naturellement.
Il y avait assurément des choses qu’il ne pouvait pas faire. Des choses qu’il aurait voulu faire, mais qu’il ne pouvait pas. Mais faire quelque chose d’aussi naturel avec tout le monde, se rapprocher d’eux, ce n’était pas tellement extraordinaire.
Tanza : “Personnellement, je comprends leurs sentiments. Moi aussi, j’ai été sauvée par Yorna-sama. J’ai pu me rapprocher d’elle. Il ne fait aucun doute que c’était la même chose pour ces trois-là, vu ce qu’ils ressentaient pour vous.”
Subaru : “――――”
Tanza : “Pourtant, le fait qu’ils aient mis leur vie en jeu revêtait un sens… Il y a des moments où l’on ne peut s’empêcher de le ressentir.”
Injustes, ces mots étaient injustes.
Si cela n’avait concerné que Subaru, il aurait pu le contester. Dire que ce n’était pas possible. Mais Tanza avait parlé de sa propre expérience, de ce que Yorna lui avait apporté.
Yorna Mishigure, la maîtresse de la Cité Démoniaque, une ville où vivaient de nombreuses tribus――à la connaissance de Subaru, il s’agissait de la femme la plus gentille de l’Empire.
Le mettre au même niveau que Yorna était complètement absurde. Même le manque de respect avait ses limites.
Tanza avait largement surévalué Subaru.
Néanmoins――
Subaru : “――――”
Qu’en était-il de ces trois-là ? Hiain, Weitz et Idra.
Il y avait fort à parier que Subaru en savait plus sur ces trois-là qu’ils ne le pensaient.
La haine de soi de Hiain, les fausses accusations de Weitz, la chute d’Idra, il était au courant de tout cela.
Il savait qu’ils étaient tous venus sur cette île après avoir enduré la souffrance, le désespoir, sans personne vers qui se tourner.
Et il trouvait cela injuste.
Il estimait qu’ils méritaient, eux aussi, une chance.
Il ne pouvait pas accepter qu’ils meurent ici, comme si tout devait simplement se terminer ainsi.
Subaru : “Je voulais tous les sauver.”
Tanza : “Vous les avez sauvés. À tel point qu’ils ont été prêts à risquer leur vie pour vous protéger, Schwartz-sama.”
Subaru : “Non… non, ce n’est pas ça…”
Peut-être que Tanza avait raison.
Peut-être que, bien plus que Subaru ne l’imaginait, ces trois-là l’avaient réellement considéré comme un camarade.
Peut-être que Subaru avait déjà réussi à sauver leur cœur.
Mais le cœur ne suffisait pas.
Il ne pouvait pas se contenter de sauver des cœurs et appeler cela une victoire. Il voulait tout sauver.
Subaru souhaitait que tous ceux qui avaient eu la gentillesse de se ranger de son côté, ceux qui l’avaient bien traité, que tout le monde, en somme, puissent être sauvés par sa personne, tant physiquement que psychologiquement.
S’il n’en était pas capable, alors il ne serait pas le fils de Natsuki Keni――non.
Subaru : “――Je déteste ça.”
Alors qu’il hurlait désespérément et que tout autour de lui s’éteignait, ce monde touchait à sa fin.
Avant même qu’il ne s’en rende compte, l’Île des Gladiateurs avait été envahie par une fumée noire ; elle brûlait, bien qu’il s’agisse d’une île flottant au milieu d’un lac ; elle brûlait, ses langues de feu se propageant, mettant fin à la vie de tous ceux qui s’y trouvaient.
Subaru : “Je ne…”
Je ne tolérerai rien de tel. Je refuse d’accepter une telle chose. Je ne veux pas m’effondrer à cause d’une fin pareille, incapable de sauver tout le monde.
Je ne peux pas accepter une fin comme celle-là, où tout le monde sacrifie sa vie.
Je ne peux pas l’accepter. Par conséquent――
Subaru : “――Je ne veux pas perdre contre toi.”
??? : “La victoire ou la défaite… ça n’a aucune importance pour moi.”
Depuis l’arrière de la fumée noire qui s’élevait, tapotant son épaule avec la hache qu’il tenait à la main, l’homme répondit en penchant la tête.

L’espace d’un instant, Subaru avait pris cet homme, qui était apparu d’un air détendu, une hache ensanglantée sur l’épaule, pour quelqu’un d’autre.
Sans son bandana habituel, les cheveux orange en bataille, il donnait une impression très différente de celle de l’homme que Subaru connaissait.
Toutefois, cette paire d’yeux――ces iris verts, dont la malice ne pouvait être entièrement dissimulée, ne parvenaient pas tout à fait à trahir son identité.
Subaru : “Todd…”
Todd : “Tu as vraiment une chance incroyable. Même si je te courais après, j’ai mis du temps à te rattraper parce que le passage était en feu. J’ai dit à Arakiya d’utiliser son eau, mais…”
Subaru : “――――”
Todd : “On dirait bien qu’Arakiya est occupée. Elle ne sert à rien quand ça compte vraiment.”
En prononçant ces mots avec franchise et agacement, Todd, peut-être à cause de ses cheveux tombant sur son front, ne laissait transparaître aucune trace de cordialité. L’aura factice du jeune homme sympathique qu’il avait affichée lors de leur première rencontre s’était évaporée, et il ne restait plus désormais qu’une soif glaciale de violence.
Même cette agressivité était peut-être une illusion. Une façade mensongère.
Mentir autant que nécessaire pour manipuler les autres――une tromperie digne de Todd.
Todd : “N’approche pas davantage…”
Fixant Todd alors qu’il s’apprêtait à avancer, Tanza ramassa une pierre à portée de main.
Avec la force inhabituelle qu’elle possédait pour une enfant, même un simple jet de pierre pouvait devenir une arme redoutable. Mais face à Todd, ce caillou ne paraissait guère rassurant.
En réalité, Todd ne montra aucun signe de peur. Il plissa simplement les yeux.
Todd : “Même si tu es tombée dans le lac, tu es bien têtue, petite demoiselle. Tu es du même acabit que ceux de tout à l’heure ?”
Tanza : “…Si tu parles de tous les membres de l’Unité…”
Todd : “Ce regard-là est gênant. Je n’ai aucune intention de sous-estimer le danger que représente ce désespoir. Si je le faisais, ce serait problématique, car nous nous rendrions mutuellement incapables de bouger.”
En prononçant ces mots, Todd passa la main dans ses cheveux. Ce geste laissait entendre que le fait d’avoir retiré son bandana était un exploit dont Idra avait été l’artisan.
Il n’avait pas réussi à vaincre Todd, ni même à le blesser ; il avait simplement réussi à arracher son bandana.
Mais même ainsi, parce qu’Idra avait réussi à riposter, Todd restait sur ses gardes face à Subaru et Tanza.
Tanza : “Qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu désires exactement ?”
Todd : “――? Je veux juste rentrer chez moi auprès de ma fiancée, c’est tout.”
C’était la réponse de Todd à la question de Tanza, qui l’avait arrêté dans son avancée.
Sans la moindre trace apparente de plaisanterie ou de sarcasme, Todd exprima clairement son souhait. Il voulait simplement rentrer chez lui, c’était là son seul désir. Voilà ce qu’avait déclaré Todd.
Alors peut-être que ce n’était pas un mensonge, après tout.
Tanza : “――Hk.”
Subaru : “Tanza, inutile de continuer à lui parler. C’est moi qui m’en chargerai.”
Tirant Tanza en arrière, qui avait lancé un regard sévère à Todd, Subaru fixa celui-ci en silence.
Devant ces deux enfants couverts de blessures, Todd haussa les épaules.
Todd : “J’ai rien à dire, gamin.”
Subaru : “Je vais te tenir compagnie pendant que tu cherches une ouverture. Ou bien se pourrait-il que tu aies peur d’un gamin qui est à deux doigts de mourir ?”
Todd : “Bien sûr que ça fait peur. Avec un morveux qui continue à me provoquer malgré la situation, impossible de ne pas avoir peur.”
Sans se laisser provoquer le moins du monde ni relâcher d’un iota sa vigilance, il ne prenait aucun raccourci, même si son adversaire n’était qu’un enfant.
À vrai dire, face à un adversaire particulièrement coriace, il trouvait tout à fait normal d’être acculé ainsi. Pourtant, Subaru se fit aussi cette réflexion : cette manière d’être prudent, de constamment réfléchir, de ne jamais surestimer ses propres capacités――
Subaru : “Tu es quelqu’un qui essaie de tout gérer tout seul.”
Todd : “――. Je ne peux pas tout faire. Je connais mes limites.”
Subaru : “Tu es venu avec Arakiya, mais au fond, tu ne lui fais absolument pas confiance non plus.”
Il ne percevait aucune considération envers Arakiya dans l’attitude de Todd.
Non pas parce qu’il ne croyait pas en la force d’Arakiya, ni parce qu’il pensait qu’elle ne pouvait en aucun cas perdre, au contraire, indépendamment de sa puissance ou de sa faiblesse, Arakiya lui était totalement indifférente.
Et ce n’était pas seulement Arakiya. Todd considérait tout ce qui l’entourait de cette façon.
Voilà pourquoi ses actions, ses pensées et même ses idéaux se suffisaient entièrement à eux-mêmes.
Subaru : “Je refuse de perdre contre quelqu’un comme toi.”
Todd : “Il n’est pas question de victoire ou de défaite. Franchement, si tu pouvais juste mourir, ça m’irait très bien de te laisser la victoire.”
Subaru : “Ma défaite n’est pas seulement la mienne. C’est aussi celle de Tanza, de Hiain, de Weitz, d’Idra… celle de tous les membres de l’Unité.”
Et ça, il le refusait absolument.
Tous ensemble, Subaru et les autres s’étaient battus, ils avaient résisté, et ils se dirigeaient vers la victoire. En tant qu’Unité.
Alors ils gagneraient. ――Ils iraient tous ensemble arracher la victoire.
Subaru : “――――”
À genoux, le corps à l’article de la mort, Subaru posa une main sur sa poitrine.
À ces paroles, Todd fronça les sourcils, mais comme il gardait Tanza à l’œil, il ne pouvait pas se permettre le moindre mouvement imprudent. Bien sûr, si Subaru avait tenté une action visible, Todd aurait immédiatement cherché à l’en empêcher.
Mais Subaru restait agenouillé sur place, immobile. Il ne bougeait pas. Ou plutôt, il ne le pouvait pas.
Subaru : “Todd.”
Et puis, il n’avait même pas besoin de bouger. ――Il lui suffisait de prononcer une seule phrase.
Subaru : “――Je peux… revenir d’entre les morts.”
Franchissant le peu d’hésitation qui lui restait, Subaru prononça ces mots.
Conscient de ce qui devait arriver une fois ces paroles dites, il garda la main posée sur sa poitrine et les énonça distinctement.
Et alors――
Todd : “…Quoi ?”
Un bref silence s’installa, puis Todd fronça plus profondément les sourcils devant les paroles de Subaru.
Ne comprenant pas le sens de ces mots, Tanza laissa elle aussi transparaître la même perplexité. Face à leurs réactions à tous deux, et à l’absence de douleur dans sa propre poitrine, Subaru comprit la cause de cette anomalie.
Même avec ce corps rétréci, il ne pouvait oublier cette souffrance gravée dans sa mémoire.
S’il prononçait ces mots, le désastre qui devait inévitablement s’abattre sur lui aurait dû se produire. L’ombre noire régnant sur le monde figé dans le temps, et cette douleur insoutenable infligée comme punition pour avoir brisé le Tabou.
Et pourtant, rien ne venait. Pourquoi ? ――La Sorcière avait perdu la trace de Subaru.
Au sommet de la tour du Château du Lapis Écarlate, au cours de la Sparka sur l’Île des Gladiateurs, lors du massacre déclenché par Todd――une anomalie avait accompagné les spirales de la Mort qui s’étaient produites à chacune de ces occasions.
Instinctivement, inconsciemment, Subaru l’avait compris.
De la même manière qu’un oiseau n’oublie jamais comment voler. De la même manière qu’un poisson n’oublie jamais comment nager.
Natsuki Subaru n’oublierait pas comment utiliser sa propre Autorité.
Était-ce parce qu’il avait été envoyé dans l’Empire de Vollachia ? Était-ce à cause de la progression de l’infantilisation ?
Il aurait pu le remarquer plus tôt. Bien plus tôt encore.
Même pendant la Sparka, même quand le massacre battait son plein, dès l’instant où les bêtes gladiatrices déchaînées――les bêtes démoniaques ne s’étaient pas précipitées vers Subaru, il était certain qu’il avait échappé à l’emprise de la Sorcière.
Par conséquent, il cria.
Subaru : “Je peux revenir d’entre les morts !”
Todd : “――Hk, tu…”
Subaru : “Je… peux revenir d’entre les morts ! Revenir d’entre les morts ! Tu comprends ? Revenir d’entre les morts !”
――La Mort Réversible n’était pas quelque chose qu’il devait révéler à qui que ce soit.
Parce qu’il existait une pénalité accompagnée d’une douleur insupportable ; et plus encore, parce qu’il était possible que cela mène directement à un désespoir capable de briser le cœur.
Il n’espérait même pas pouvoir exploiter ce mécanisme pour ôter la vie à ceux qui l’entendaient.
Il n’avait même pas demandé à Tanza de se boucher les oreilles. Et il révélait aussi à Todd des informations qu’il n’aurait jamais voulu lui donner.
Mais sa véritable cible n’était ni Todd, ni qui que ce soit d’autre sur cette île.
Subaru: “――Je… peux revenir d’entre les morts !”
Levant les yeux vers le ciel couvert où montait une fumée noire, Subaru cria de toutes ses forces.
Son corps en lambeaux souffrait sous l’écho de sa propre voix qui résonnait jusque dans ses entrailles. Il avait l’impression de mourir. Mais la douleur à laquelle Subaru se préparait, celle qu’il appelait de ses vœux, n’avait rien à voir avec ça.
“Puisse-t-il en être ainsi, afin que les Observateurs dans les cieux ne ressentent jamais aucune honte”, voilà les paroles décousues que Cecilus avait laissées derrière lui.
Subaru ne pensait pas que Cecilus et lui imaginaient le même interlocuteur. À vrai dire, il était même fort probable que les paroles de Cecilus ne soient qu’un pur délire. Pourtant, ce délire lui avait fait prendre conscience de quelque chose.
Tout comme les Observateurs dont Cecilus avait connaissance, il semblait y avoir quelque chose qui observait Subaru.
Et si cette présence, qui était censée observer Subaru, continuait encore maintenant à ne pas le quitter des yeux, alors une boucle aussi désespérée, dépourvue du moindre Amour, n’aurait jamais pu se produire.
Subaru : “――Je peux revenir d’entre les morts !”
Je suis juste là. Viens me trouver.
Je sais que c’est égoïste. Mais je veux sauver tout le monde.
Avec mon Autorité, celle de Natsuki Subaru, et rien de plus, ça ne suffit tout simplement pas.
C’est pourquoi――
Subaru : “…Viens me trouver, Satella.”
??? : “――Je t’aime.”
Cela se produisit au moment où il prononça ce nom.
Subaru : “――――”
Le monde perdit soudainement ses couleurs. Le bourdonnement assourdissant qui lui déchirait les oreilles s’évanouit au loin.
Ses bras et ses jambes ne répondaient plus. Sa langue était sèche, engourdie. Il ne pouvait plus bouger les yeux, ni même respirer. Tout son corps était contraint par une force d’assujettissement, une menace qui faisait lentement vaciller son rythme cardiaque.
――La Sorcière qu’il désirait, vêtue d’une robe tissée d’ombres noires comme le néant, apparut devant lui.
??? : “Je t’aime.”
Tout en prononçant ces mots, la main noire de la Sorcière s’étira vers lui.
Elle caressa sa joue, descendit doucement le long de son cou comme pour l’aimer tendrement, suivit la courbe de sa clavicule, glissa jusqu’à son plexus solaire, et atteignit finalement l’endroit qu’elle cherchait.
??? : “Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.”
Tout en murmurant un amour familier à ses oreilles, ses doigts traversèrent la poitrine de Subaru, redevenu enfant, et enveloppèrent avec délicatesse l’organe vital soigneusement caché à l’intérieur.
??? : “Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.”
Il devait sans doute avoir perdu la raison.
Les innombrables paroles d’amour chuchotées à son oreille, ces doigts qui en trahissaient pourtant la douceur en enserrant son cœur, et la souffrance apocalyptique qui l’attendait ensuite, tout cela lui paraissait presque attendu, presque désiré.
Alors――
??? : “Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.”
――Même ces paroles qui emplissaient le monde d’un dégoût absolu ne pouvaient pas briser Natsuki Subaru.

Le monde retrouva ses couleurs, le bourdonnement disparu revint à ses oreilles, la sensation de ses membres et l’engourdissement de sa langue s’effacèrent, et, en respirant violemment, le temps reprit son cours pour tout ce qui n’était pas Subaru.
Subaru : “Guh…”
En gémissant tout en se tenant fermement la poitrine, Subaru laissa Todd et Tanza dans l’incompréhension totale de ce qui venait de se produire.
Mais la transformation qui suivit leur fit sans doute immédiatement comprendre que quelque chose avait changé.
Todd: “Qu’est-ce que… ?!”
Les yeux acérés, le visage crispé par l’effroi, Todd balaya les environs du regard.
La cause de ce phénomène n’était pas visible à l’œil nu, mais provenait d’un bruit qui se rapprochait et qui était perceptible à l’oreille――plus précisément, des rugissements. Les bêtes démoniaques qui se trouvaient encore sur l’Île des Gladiateurs hurlaient à l’unisson, comme si elles s’étaient mises d’accord à l’avance.
Et ce, dans une excitation anormale, comme si elles avaient perdu toute raison.
Todd : “――Hk.”
L’instant d’après, Todd, sentant le danger, comprit immédiatement que la cause venait de Subaru.
Même Todd ne semblait pas comprendre le sens de ce que Subaru avait crié, cette Mort Réversible. Mais il décida qu’il n’avait pas besoin de le comprendre et passa immédiatement à l’action meurtrière.
Tout en surveillant la contre-attaque de Tanza, le corps de Todd fonça violemment vers eux.
Tanza lança alors à grande vitesse la pierre qu’elle tenait en main. Elle fila droit vers le centre du corps de Todd.
Pourtant――
Todd : “Merde !”
Todd grogna légèrement en serrant les dents sous la douleur dans son bras gauche, touché par la pierre.
Tanza avait visé le centre, la plus grande cible possible. Todd ne manqua pas de le comprendre et choisit de sacrifier son bras gauche pour limiter les dégâts.
Sans s’arrêter, il leva sa hache de la main droite et tenta de balayer le petit corps de Tanza.
Mais Subaru ne pouvait pas permettre cela.
Tanza : “Schwartz-sama ?!”
Projetée sur le côté après avoir été poussée dans le dos, Tanza cria.
C’était Subaru qui l’avait poussée, elle qui venait juste de le protéger de son petit dos. Tanza avait disparu de la trajectoire de la hache, mais Subaru s’était retrouvé à sa place.
Un instant, les pupilles de Todd se rétrécirent. Mais l’élan de la hache ne s’arrêta pas et continua sa course.
La lame s’approcha sans hâte, prête à faire valdinguer la tête de Subaru――c’est alors que cela se produisit.
Todd : “――HK ?!”
Un bruit sec, un choc lourd et violent résonnèrent, et le corps de Todd fut projeté dans les airs.
Il se releva immédiatement après avoir roulé au sol, mais du sang coulait de sa bouche profondément entaillée, et ses genoux tremblaient fortement.
Todd : “Guoh… À l’instant, c’était… !”
Todd, les yeux écarquillés, ne comprenait pas ce qui venait de se produire.
En pointant son doigt vers Todd, Subaru――
Subaru : “――Invisible Providence.”
Et il lui expliqua calmement ce qu’était cette attaque qui venait de lui broyer la mâchoire.
Subaru : “La prochaine fois, je te fais exploser la tête.”
Todd : “――――”
Après avoir retiré son index tendu, Subaru leva alors son majeur et déclara cela.
Todd, crachant encore du sang à cause de sa mâchoire brisée, plissa les yeux. On aurait pu croire qu’il allait contre-attaquer immédiatement pour venger sa blessure, mais――
Todd : “――――”
Il fixa Subaru en silence, puis recula lentement.
Il recula pour s’enfoncer dans la fumée noire qui s’élevait, sans la moindre hésitation, puis disparut dans les volutes de fumée.
Dès qu’il jugea la situation défavorable, il abandonna tout sans regret et choisit de fuir.
Subaru : “Eh bien, je m’attendais à ce qu’il fasse ça, mais…”
Tanza : “Schwartz-sama !”
En voyant Todd disparaître, Tanza, livide, se précipita vers Subaru. Mais avant même qu’elle ne puisse lui prendre la main, Subaru s’effondra lourdement sur place.
Il était déjà dans un état critique avant même d’arriver ici. Le saut effectué avec Idra et Hiain avait probablement provoqué de multiples fractures internes.
L’Autorité de la Paresse, qu’il n’avait pas utilisée depuis longtemps, exerçait comme d’habitude une forte stimulation sur le cerveau de Subaru ; du sang coulait de son nez, mais il était incapable de l’arrêter.
Mais, de toute façon, même si ce sang ne s’arrêtait pas, cela ne changeait plus grand-chose.
Le dernier coup de hache de Todd avait broyé et transpercé son épaule droite.
S’il n’avait pas perdu connaissance sur le coup, c’était sans doute la preuve que sa vie était déjà tellement éloignée qu’il n’en ressentait même plus vraiment la douleur.
Tanza : “Schwartz-sama, Schwartz-sama… !”
Tanza s’agrippa à lui en sanglotant, et Subaru ressentit une profonde culpabilité.
Face à cette petite fille qui, avec sincérité, s’était accrochée à lui et avait désespérément essayé de le maintenir en vie, il allait devoir la laisser derrière lui.
Seulement――
Subaru : “Prends… ça…”
Tanza : “――Hk, l’instrument maudit ?”
Subaru sortit une sphère noire de sa poche et la confia à Tanza.
Ce n’était pas quelque chose qu’il faisait après mûre réflexion. Il voulait simplement lui laisser tout ce qu’il pouvait――même si cela ne changeait rien au fait qu’il allait mourir.
Subaru : “Cecil… est… là-bas… avec Arakiya…”
Tanza : “D-d’accord… ! Je comprends… je comprends… !”
Subaru : “Todd est déjà… Tu n’as… plus… besoin… de t’inquiéter.”
Avec sa personnalité, il était difficile d’imaginer que Todd reviendrait à l’assaut après avoir subi une telle blessure. C’était là son aspect détestable, mais aussi une règle sur laquelle on pouvait compter et qu’on pouvait exploiter.
Tanza, retenant ses sanglots, continuait de l’écouter, déterminée à agir jusqu’au bout pour lui.
Même maintenant, même à la toute fin, elle s’inquiétait pour lui et voulait faire quelque chose.
Mais ce n’était pas ça.
L’ordre des choses était inversé.
C’était Tanza qui, la première, avait fait tant de choses pour lui. Qui l’avait fait réfléchir à tout.
Elle lui avait rappelé que Natsuki Subaru n’avait pas à abandonner jusqu’au tout dernier moment.
Grâce à elle, il pouvait encore, une fois de plus, continuer à se battre.
Alors――
Subaru : “――La prochaine fois.”
À ces mots prononcés à voix basse, Tanza ouvrit grand les yeux.
Mais pour elle, cela devait ressembler à la dernière trace de fierté d’un Subaru en train de mourir.
Les larmes aux yeux, retenant tant bien que mal ses émotions, la petite main de Tanza, ses doigts fins tremblants enveloppèrent doucement celle de Subaru.
Puis――
Tanza : “Oui, c’est exact, Schwartz-sama. La prochaine fois, c’est certain, nous ne perdrons pas.”
Elle répondit en larmes, afin de ne pas souiller le dernier souhait de Subaru.
Ils ne se comprenaient pas. Et pourtant, leurs volontés de se sauver mutuellement, elles, s’accordaient.
C’était suffisant.
Avec ce sentiment suffisant, et les émotions de cet instant serrées contre lui――
Subaru : “――Je vais…”
――Tous les sauver.
Telle fut sa dernière détermination, et la vie de Natsuki Subaru s’éteignit, consumée par les flammes.

――Un monde sombre, sombre, un monde d’une obscurité sans fin.
Un espace où seule l’obscurité existait, où aucune lumière ne pénétrait, un extrême lointain où ni prières ni souhaits ne pouvaient parvenir.
Depuis toujours, cet endroit avait rongé son cœur, imposé un sentiment d’impuissance, et demeurait une terre maudite apportant lamentations et tristesse.
Et pourtant, en cet instant précis, il avait l’impression d’avoir attendu cette venue.
Subaru : “――――”
Une obscurité contre laquelle il était impossible de lutter seul cherchait à tout engloutir et à tout emporter.
Même si l’impuissance le tourmentait, même si tout autour de lui l’abandonnait, même s’il en venait lui-même à renoncer à sa propre existence, même si le sentiment de défaite brûlait son être en lui murmurant qu’il ne restait plus rien à faire.
??? : “――Je t’aime.”
Subaru : “――Peut-être pas tout. Mais je sais.”
Les choses qu’il pouvait accomplir tout seul n’étaient pas très nombreuses.
Il n’était pas un être aussi extraordinaire. Alors, il commettait des erreurs, et même sa détermination se voyait déformée.
Mais malgré tout――
??? : “――Je t’aime.”
Subaru : “Je le sais également, vraiment. ――Je sais.”
Ayant été séparé d’elle, c’était quelque chose qu’il avait fini par savoir.
Simultanément, il devint incapable de savoir comment retenir les émotions qu’il avait éprouvées jusqu’alors.
Mais parce qu’il voulait comprendre, sincèrement――
Il savait ce qui comptait le plus.
Subaru : “Merci. ――J’y vais.”
Vers cet endroit, vers cette terre isolée par les eaux, où toute vie avait été anéantie――afin de ne plus perdre personne, afin de ne pas laisser ceux qui lui étaient chers être piétinés, une fois de plus, Natsuki Subaru se relèverait.
――Une fois de plus, il se relèverait.
(Avant de passer à la suite, il y a une section exclusive au LN à lire. Pour y accéder, cliquez ici.)

――Il sentait, à travers ses fesses, la calèche tirée par le Cheval Tempétueux trembler et vibrer.
Ce n’était pas un voyage particulièrement agréable.
Ce n’était pas tant le confort du trajet qui comptait, mais plutôt son propre confort. Quant au premier, il s’agissait sans doute d’un privilège rare, même au sein de l’Empire. Cela ne le rendait pas particulièrement reconnaissant.
S’il se sentait si mal à l’aise dans un carrosse aussi luxueux, c’était à cause du manque de fenêtres et du fait qu’il ne tenait pas les rênes. Bien sûr, ces deux éléments offraient une certaine vulnérabilité, et les préférences variaient donc d’une personne à l’autre.
En somme, il détestait simplement que sa réactivité soit entravée parce qu’il avait laissé d’autres s’en occuper.
Le carrosse lui-même était une structure solide protégée par de la magie de terre, et pour ce qui était de rester vigilant face à ce qui se passait autour d’eux, cette tâche était assurée par quelqu’un dont les sens étaient bien plus développés que les siens.
Homme : “Rien ne laisse à désirer, c’est certain. Si l’on met de côté le fait que ce voyage n’est pas désiré.”
Comme on pouvait s’y attendre dans un pays où l’on vénérait la force, les louanges extravagantes adressées aux Généraux étaient tout à fait excessives.
En d’autres termes, vu la façon dont on le traitait, il aurait même pu dire qu’il semblait avoir été placé parmi les puissants, mais à vrai dire, cette bienveillance lui pesait.
À titre personnel, il estimait que, tant qu’il n’était pas tout simplement le plus puissant du monde, il avait bien plus à perdre qu’à gagner à passer pour quelqu’un de fort. Il était bien, bien plus facile de passer pour quelqu’un de faible.
De ce fait, l’inconfort lié à ce traitement s’imposait comme une conclusion logique.
??? : “――Tu t’ennuies ?”
Soudain, ses yeux fermés s’ouvrirent lentement, et la voix qui venait du toit lui apparut comme celle du coupable.
La propriétaire de la voix qu’il entendait se trouvait là ; l’intérieur de l’attelage était vide, à l’exception de lui-même. Cette absence de compagnie était plutôt agréable, car la présence d’autres personnes l’aurait étouffé, mais son compagnon était intolérable, quelqu’un qui n’avait rien d’une personne civilisée.
Cela dit, ce n’était pas quelqu’un avec qui il servait à grand-chose de parler. L’éducation, les bonnes manières : quelqu’un d’autre pouvait s’en charger.
Il n’avait pas l’intention de s’attacher longtemps à elle.
Quant à sa soi-disant vengeance à laquelle elle se consacrait avec attention, il suffirait bien de fabriquer de toutes pièces la tête d’un quelconque ennemi pour en faire son soi-disant ennemi juré.
??? : “Tu m’écoutes ?”
Homme : “Je t’ai entendu. J’étais juste en train de réfléchir à quelque chose. Et toi, tu te souviens bien des consignes ?”
??? : “Même moi, je peux m’en souvenir.”
“C’est impensable”, voilà ce qu’il aurait voulu dire, mais il n’était pas certain de pouvoir y croire.
Tout d’abord, il n’avait jamais entendu parler d’un Général qui déléguait le contrôle total de ses plans à un subordonné, qui n’était lui-même qu’un Soldat de Première Classe, simplement parce qu’elle n’était pas très douée pour réfléchir. On lui avait demandé de cesser de parler poliment, et il avait réagi exactement comme elle le souhaitait, mais il ignorait totalement ce qu’elle avait en tête.
Peut-être s’était-elle prise d’affection pour lui. S’il la considérait comme une version féminine de Jamal, il ne semblait pas y avoir beaucoup de différence.
C’était seulement plus contraignant, car elle serait sans doute plus difficile à abandonner que Jamal.
??? : “L’île, je la vois. Tu es prêt ?”
Homme : “Tant que je ne perds pas la lettre du Premier Ministre, il ne reste plus qu’à convaincre le Gouverneur dont on a entendu parler de suivre les ordres. Pas besoin de se battre avec qui que ce soit, c’est un boulot facile, tu sais.”
Depuis le toit, en observant dans la direction du carrosse qui franchissait le pont-levis, Arakiya posa la question.
Tout en répondant, il vérifia la sensation de la lettre dans sa poche. En effet, leur rôle s’apparentait à celui de messagers ; tant qu’ils parvenaient à lui faire suivre les directives, tout irait bien.
Toutefois, si de simples messagers suffisaient, il n’y aurait aucune raison de se donner la peine d’envoyer Arakiya.
C’était la seule chose qui le dérangeait.
Homme : “Ça devrait être un boulot facile, en quelque sorte.”
Arakiya : “…L’objectif est la destruction totale de l’île. Est-ce possible ?”
Homme : “Si le Gouverneur accepte d’activer docilement le règlement maudit.”
Le Gouverneur Gustav Morello, administrateur de l’Île des Gladiateurs, lieu où se trouvait leur objectif, avait imposé une règle stricte appelée règlement maudit afin d’exercer son autorité sur les gladiateurs rassemblés sur l’île.
Le règlement maudit était appliqué dès qu’une personne portant la marque maudite imposée par Gustav enfreignait les règles. Sa vie était alors prise sans aucune possibilité de contestation. C’était vraiment très pratique.
Un instrument maudit créé par l’un des Neuf Généraux Divins, le Maître des Instruments Maudits, servait de déclencheur au règlement maudit, et les conditions pour l’invoquer étaient claires et simples――
Homme : “――Toute personne qui s’éloigne d’une certaine distance de l’instrument maudit meurt.”
Arakiya : “…Tu as des inquiétudes concernant les résidents de l’île ?”
Homme : “À vue de nez, la majeure partie de l’île doit être dans une zone sûre. De toute façon, même s’ils essaient de s’échapper discrètement, ils mourront si leur marque maudite n’a pas été effacée. Elle peut les empêcher de s’enfuir, même s’ils sont pris de panique et franchissent le pont-levis. Comme système de dissuasion pour maintenir tout le monde enfermé, c’est largement suffisant.”
En réalité, s’ils laissaient mourir un gladiateur pour montrer l’effet du règlement maudit, personne n’oserait probablement tenter l’expérience pour vérifier. Il n’y avait pas d’imbéciles assez téméraires pour ça.
C’était une malédiction activée sans même prendre la peine de regarder la victime dans les yeux ni de lui exercer la moindre pression. Au-delà de la particularité de l’île, il admirait sincèrement la façon dont ce mécanisme de contrainte leur avait été profondément inculqué.
Cependant, s’ils se rendaient compte que le règlement maudit ne pouvait pas être appliqué librement, cela déclencherait immédiatement un soulèvement.
Homme : “Eh bien, j’ai bien l’intention de les anéantir le moment venu, donc ça ira très bien de simplement jeter l’instrument maudit dans le lac.”
Les eaux qui entouraient l’Île des Gladiateurs étaient assez profondes. Sans le grand pont-levis, ses côtes auraient été inaccessibles, un peu comme une île au milieu d’eaux isolées, mais la profondeur du lac était encore plus grande.
Si l’instrument maudit était jeté dans le lac, le temps qu’il atteigne le fond, ils se trouveraient déjà dans la zone d’activation du règlement maudit.
Dans le pire des cas, si le Gouverneur refusait de coopérer, jeter l’instrument maudit retrouvé dans le lac deviendrait également une option envisageable.
Homme : “Il est essentiel de se préparer au pire scénario possible. Ce qui inclut l’endroit où l’instrument maudit est caché.”
Ce serait problématique que le Gouverneur soit inutilement fier de son travail et se mette à protester.
L’idéal était qu’il coopère calmement et sans histoires au massacre des gladiateurs. Une fois cette mission terminée, il pourrait accomplir le but de ce voyage et rentrer chez lui au plus vite.
Homme : “Katya…”
Le fait d’avoir été séparé d’elle si longtemps avait renforcé son attachement lors de leurs brèves retrouvailles.
C’était une cruauté comparable à laisser tomber une seule goutte d’eau dans une gorge desséchée. Il voulait boire jusqu’à ce que son ventre éclate. C’était là un sentiment parfaitement humain.
Même si cela ne lui faisait gagner qu’une seconde, il achèverait sa mission et retournerait à la Capitale Impériale. Si c’était dans ce but――
Homme : “――Je suis tout à fait prêt à faire tous les sacrifices nécessaires.”
En effet, ce fut à ce moment-là qu’un déclic se produisit en lui, le poussant vers la violence.
Arakiya : “――Todd, il y a quelque chose d’étrange.”
Appelé par son nom, l’homme――Todd leva la tête en disant “Quoi ?”.
Sa voix manquait de sérieux, mais elle était presque toujours comme ça. Néanmoins, puisqu’elle avait atteint le rang de Général Divin, ses véritables capacités n’étaient pas à prendre à la légère, et il était vrai qu’elle possédait un sens du jugement inaccessible aux gens ordinaires.
Ce qu’elle avait désigné était leur objectif, l’Île des Gladiateurs, vers laquelle ils se dirigeaient inexorablement――ils avaient déjà parcouru près de la moitié du pont-levis, à un endroit situé entre les deux rives, la partie du pont menant à l’île. Ayant été interpellé juste avant qu’ils ne pénètrent dans l’antre de leur adversaire, un mauvais pressentiment s’empara de lui.
Puis――
Todd : “――Arrête-toi !”
??? : “Hein ?”
Todd : “Tout de suite ! Arrête-toi ! Fais demi-tour !”
Au moment où Todd fixa intensément la route à travers la fenêtre et cria ces ordres, le soldat assis sur le siège du cocher hésita.
Agacé par cette lenteur de réaction, Todd claqua la langue, bondit aussitôt sur le siège du cocher, arracha les rênes des mains du soldat pour immobiliser le carrosse, puis fouetta précipitamment le Cheval Tempétueux afin de le faire pivoter.
Puis, il ignora le cocher désorienté et reporta son regard vers le toit,
Todd : “Arakiya, garde l’île sous surveillance ! S’il y a le moindre mouvement, tire sans hésiter !”
Arakiya : “――. Entendu.”
Cocher : “Allons, notre responsabilité en tant qu’émissaires du Premier Ministre est…”
Todd : “――――”
Cocher : “Ah, uh…”
Arakiya obtempéra sans broncher, tandis que le cocher exprimait son sens du devoir.
Todd ignora la première et fixa froidement le second, dont l’incompréhension devenait gênante.
Sous le regard de Todd, l’assurance du cocher se dégonfla aussitôt et sa voix s’étrangla.
C’était la bonne réaction. S’il avait insisté davantage, Todd l’aurait probablement jeté dans le lac.
Au moins, ils n’avaient pas perdu leur cocher pour le retour, et c’était grâce à Arakiya qu’ils avaient remarqué l’anomalie avant d’avoir complètement traversé le pont-levis. ――Apparemment, la situation avait déjà changé.
Arakiya : “Todd.”
Todd : “Il semblerait que les inquiétudes du Premier Ministre Berstetz étaient fondées.”
Répondant ainsi à ce bref appel, Todd força le Cheval Tempétueux à repartir en sens inverse et fit rebrousser chemin au carrosse.
Ils ne pouvaient pas se permettre que le pont-levis s’abaisse sous leurs pieds. Rien ne garantissait que ceux qui contrôlaient le pont de l’autre rive n’étaient pas déjà passés du côté adverse.
Car après tout――
Todd : “――S’ils nous attendaient aussi bien préparés, c’est qu’il y a quelqu’un de vraiment dangereux à leur tête.”
Arakiya : “On ne peut pas gagner ? Même si je suis là ?”
Todd : “Ouais, c’est exact.”
Tout en écoutant la voix d’Arakiya, devenue soudainement plus tendue, Todd hocha la tête.
Un frisson glacial lui parcourait toujours l’échine――
Todd : “――Ce n’est pas un adversaire contre lequel nous avons une chance de gagner. Du moins, pas aujourd’hui.”

??? : “…Je m’attendais à ce qu’ils fassent demi-tour, mais cette décision de limiter les dégâts m’a semblé bien trop précipitée.”
En voyant le cocher faire demi-tour exactement à mi-chemin du pont-levis et battre en retraite sans la moindre hésitation, il poussa un soupir.
Il avait été surpris et impressionné par la rapidité de leur décision, mais cela restait tout de même dans les limites de ce à quoi il s’attendait. S’il avait vraiment eu l’intention de lancer une attaque-surprise, il aurait d’abord attiré discrètement l’adversaire sur l’île.
Toutefois, cette situation n’aurait jamais pu être réglée sans que l’un ou l’autre des camps n’en sorte indemne.
Et pour quelqu’un qui connaissait le désastre absolu qu’aurait provoqué une telle situation, il était impossible de miser sur un pari aussi insensé.
――Car ils venaient déjà de s’engager dans le pari le plus risqué qui soit.
??? : “Schwartz-sama, les émissaires…”
Subaru : “Ouais, ils se sont enfuis. Comme prévu, ils ont trouvé bizarre qu’on se mette en rang juste pour les accueillir. Mais c’est justement ce que je voulais qu’ils croient, donc c’était un coup de bluff.”
??? : “Je vois… Je suis soulagée que nous n’ayons pas eu à affronter le Deuxième.”
Une main en visière au-dessus des yeux tandis qu’il regardait le pont-levis, Subaru vit la jeune fille en kimono venir se placer à côté de lui. Portant discrètement une main à sa poitrine, Tanza savourait avec soulagement le succès de leur stratégie.
Ses deux cornes étaient toujours parfaitement intactes, et la peau lisse de cette enfant ne portait pas la moindre blessure visible.
Une Tanza absolument parfaite : pleine de vie, en bonne santé, sans le moindre problème.
Tanza : “――. E-excusez-moi, Schwartz-sama ?”
Subaru : “Hmm ?”
Tanza : “Non, euh, je me demandais juste pourquoi vous me tapotiez la tête…”
Subaru : “Ah, désolé, désolé, c’était un réflexe.”
Face à la question de Tanza, née d’un sentiment de gêne, Subaru s’excusa, réalisant qu’il lui caressait inconsciemment la tête. Mais malgré ses excuses, il ne cessa pas de lui tapoter la tête.
Puis, tandis que Subaru continuait à lui caresser la tête, Tanza pinça ses lèvres et ne résista pas.
Cette expression renfrognée lui paraissait encore plus adorable, et Subaru se disait qu’à moins qu’elle ne lui repousse la main, il continuerait obstinément à la caresser autant qu’il le voudrait――
??? : “――Ça va durer combien de temps, tout ça ?! C’est vraiment le moment de batifoler entre gosses ?!”
Subaru : “Hein.”
Une voix tonitruante éclata juste derrière lui, interrompant aussitôt la main de Subaru. Profitant de cet instant, Tanza s’éloigna discrètement, et Subaru se retourna en faisant la moue.
Sous son regard, l’homme-lézard――Hiain, afficha une expression crispée en prononçant : “Q-qu’est-ce qu’il y a…”.
Puis il tourna alternativement les yeux vers les deux personnes à côté de lui comme pour implorer du secours.
Hiain : “Pourquoi est-ce que je me fais regarder comme ça ?! J’ai juste dit quelque chose de parfaitement normal, non ?! J’ai tort ?!”
??? : “C’est surtout une question de formulation et de mauvais timing. Cela dit, je ne suis pas vraiment en position de donner des leçons sur le mauvais timing.”
??? : “T’es quand même moins pire que lui… Fais un peu attention aux autres, salop de lézard…”
Hiain : “Huhaa ?!”
Trahis par les deux personnes qui se trouvaient à ses côtés――Idra et Weitz, Hiain jeta un regard désemparé tout autour de lui.
Face à la réaction de Hiain, Idra esquissa un sourire narquois et Weitz renifla bruyamment. En voyant ces trois-là alignés, Subaru se remémora ses sentiments profonds.
Remarquant le regard de Subaru, Idra fronça légèrement les sourcils avant de dire :
Idra : “Schwartz, ce regard un peu énigmatique est déconcertant.”
Subaru : “Ce n’est rien. Je songeais simplement au chemin que j’ai parcouru.”
Idra : “――?”
Subaru se frotta le dessous du nez avec un doigt, tandis qu’Idra penchait la tête, perplexe.
À côté de lui, Weitz croisa ses bras musclés et murmura : “Je vois…”.
Puis, ses tatouages imposants se tordant légèrement avec le mouvement de ses bras, il fixa le pont-levis au loin.
Weitz : “Nous avons chassé les messagers de la Capitale Impériale… Du coup, nous n’avons plus aucune issue. C’est bien ça… ?”
Subaru : “…Pas exactement, mais on peut dire que c’est aussi vrai.”
Weitz : “Pas exactement… ?!”
Son apparence, qui donnait l’impression qu’il était celui qui comprenait le mieux la situation, s’effondra, et Weitz écarquilla les yeux de surprise. Face à cette réaction, Subaru esquissa un sourire ironique, tout en trouvant presque gratifiant que son propre ressenti et la perception des trois autres soient différents.
Ces trois-là――ou plutôt, personne ne savait quoi que ce soit, mais ça ne posait aucun problème.
C’est lui qui garderait tout en mémoire.
Et puis――
??? : “――Apparemment, leur verdict a été rendu.”
Se retournant, attiré par cette voix grave et imposante, il aperçut une personne qui attendait les émissaires près du pont-levis.
L’attelage dans lequel voyageaient les émissaires avait fait demi-tour, et après s’être assuré qu’il avait bien achevé sa traversée jusqu’à l’autre rive, il fixa Subaru d’un regard grave, avec une expression terrifiante, telle celle d’un démon.
Alors que cet homme imposant, dégageant une aura intimidante, s’approchait lentement d’eux, et alors qu’il avait l’impression que Hiain et les autres derrière lui commençaient à se sentir intimidés, Subaru haussa les épaules et parla :
Subaru : “Tu me fais confiance maintenant ?”
??? : “Je n’ai aucune objection. L’ordre impérial que Son Excellence l’Empereur m’a confié, en ma qualité de responsable, doit désormais être exécuté. Autrement dit――”
Subaru : “Autrement dit ?”
??? : “Tous les gladiateurs de l’île de Ginunhive seront placés sous vos ordres. ――Votre Altesse, Schwartz.”
C’est ainsi que s’exprima Gustav Morello, chef de l’Île des Gladiateurs, les mains et les poings de ses quatre bras entrelacés devant sa poitrine, affichant une posture digne.
Les gardes sous les ordres de Gustav échangèrent un regard à ces mots, puis adoptèrent tous la même posture à l’unisson.
Weitz : “Ça ne me plaît pas…”
En voyant l’attitude de Gustav et des autres, Weitz lâcha ces mots avec une évidente insatisfaction.
Quand Subaru se retourna, Weitz plissa un œil et fit un geste du menton.
Weitz : “Je m’oppose à ce que vous décidiez seul que tous les gladiateurs doivent obéir… Même si vous êtes le Gouverneur et le chef de l’île…”
Gustav : “Weitz Rogen, j’entends ton opinion. Mais il existe des priorités qui dépassent la volonté individuelle. En tant que responsable, je possède les moyens de te faire obéir. Ne l’oublie pas.”
Weitz : “Essayez donc…”
Weitz renifla. Gustav, lui, laissa une volonté silencieuse s’installer dans son regard. Les deux semblaient prêts à s’affronter à tout instant.
Avant même que Subaru n’intervienne pour s’interposer entre eux――
Idra : “Gouverneur, je vous prierais de ne pas vous emporter. Et toi, Weitz… tu manques de clarté dans tes paroles. Tu crées des malentendus.”
Weitz : “Ça ne me dérange pas du tout de me battre pour ça…”
Hiain : “Mais les autres, si ! Bon sang ! Gouverneur, nous n’allons pas faire quelque chose d’aussi honteux que d’obéir à vos ordres par peur !”
Tandis qu’Idra retenait Weitz, Hiain s’avança à sa place et fit cette déclaration sans la moindre honte.
Hiain n’aurait pas osé regarder Gustav dans les yeux si la situation lui avait été défavorable, mais, sans laisser transparaître son manque de courage, il désigna Subaru d’un geste audacieux et déclara :
Hiain : “Même sans cette drôle de menace que vous avez lancée, on va suivre Schwartz. Hein, c’est pas vrai, les gars ?! Vous n’avez pas la trouille, quand même ?!”
??? : “――Ne me fais pas rire, sale lézard !”
??? : “Qui a peur ? Qui ?!”
??? : “Ouais, ouais, c’est parti, Votre Altesse, notre Prince Impérial !”
??? : “On va démonter votre vieux et fonder notre propre Empire――!!”
Les voix répondirent en masse à l’appel tonitruant de Hiain.
Les voix des gladiateurs, qui s’étaient tous rassemblés pour accueillir les émissaires, s’élevaient les unes après les autres tout autour d’eux――non, dans toute l’île.
Aux cris de ces nombreux hommes, le sang bouillonnant dans les veines, se mêlaient ceux des camarades de Hiain, Orson et son groupe, ainsi que la voix du Vieux Null, qui, inhabituellement, se trouvait à l’extérieur de la salle de soins.
Au sens propre du terme, l’Île des Gladiateurs Ginunhive était devenue une seule et même entité.
Subaru : “――Merci.”
Au milieu des acclamations, Subaru posa une main sur sa poitrine et murmura.
C’était de la gratitude envers ses compagnons, envers lui-même, et surtout envers ceux qui avaient rendu cela possible.
Puis il se frappa les joues des deux mains, releva un visage lumineux, et demanda :
Subaru : “Bon, nous y allons, mais toi, qu’est-ce que tu vas faire, Cecil ?”
Cecilus : “――Hahaaa, eh bien…”
À cette question, une ombre descendit en tournoyant dans les airs. Après avoir observé le déroulement des événements depuis un point d’observation en hauteur, Cecilus laissa échapper un petit bruit en atterrissant.
Aucune partie de son corps n’était brûlée, et son attitude restait inchangée par rapport à cette période. Il contempla Subaru ainsi que la foule nombreuse qui l’entourait,
Cecilus : “…C’est un renversement de situation digne de ce nom. Honnêtement, je n’avais pas du tout prévu que tu irais aussi loin. Il faut reconnaître que c’est admirable. Mais il y a une seule chose que je ne comprends pas.”
Subaru : “Ah ? Et quoi donc ?”
Cecilus : “Avec gentillesse, attention et minutie, tu as fait des allers-retours entre plusieurs endroits ; ta capacité à mettre tout le monde de ton côté est vraiment remarquable et digne d’éloges. Mais justement, c’est ça le problème, tu vois. ――Tu ne vas pas essayer de me convaincre, moi aussi ?”
Les mains dissimulées dans ses manches, Cecilus demanda cela avec un air profondément sincère.
Toujours souriant d’ordinaire, son expression avait disparu. En voyant cela, Subaru écarquilla légèrement les yeux, puis hocha la tête avec satisfaction.
En effet, Subaru n’avait pas essayé de convaincre Cecilus.
Bien qu’il ait persuadé Gustav, Hiain, Weitz et Idra, Orson et les autres, le Vieux Null, ainsi que Rex et Milzac, Kashew et Moizo, Deeroy et Creegkin, Codroe et Phenmelle, et même ce solitaire têtu de Jawsrough, il avait ignoré Cecilus.
Parce que――
Subaru : “――Cecil, je voulais te voir faire cette tête.”
Jusqu’à présent, à chaque fois, la seule personne avec laquelle Subaru n’avait pas réussi à établir de lien aux moments décisifs était Cecilus.
Il n’était pas assez fou pour prendre un risque inconsidéré par vengeance, mais il en était arrivé à la conclusion que, pour le meilleur ou pour le pire, c’était le meilleur moyen d’avoir un impact sur Cecilus.
Et effectivement, face à ces mots, Cecilus ouvrit grand les yeux. Subaru lui exprima alors :
Subaru : “Je vais te faire travailler dur si tu nous accompagnes maintenant, alors, tu viens ?”
Cecilus : “Ha, hahaha, hahahahaha ! Ahh-ha-ha-ha-ha !!”
Subaru haussa les épaules et lui fit un clin d’œil. À peine cette invitation arrogante prononcée, Cecilus éclata d’un rire tonitruant, le dos cambré.
Il riait à s’en tordre sur place, battant des pieds dans le vide. Après avoir ri longuement jusqu’à en avoir les larmes aux yeux, il les essuya du doigt.
Cecilus : “Tu te moques de moi ! Tu te moques de moi, tu dois sûrement te moquer de moi, en personne ! Devant ce Cecilus Segmunt, l’Éclair Azuré ! Devant l’acteur principal de ce monde ! Devant moi, celui que tu as ignoré, tu demandes ça ?! De bien vouloir me joindre à toi ?! C’est, c’est… complètement absurde, Basu !”
Subaru : “…Alors, que comptes-tu faire ?”
Cecilus : “Je viens avec toi, bien entendu ! J’aimerais bien dire quelque chose comme “C’est embêtant de devoir t’accompagner”, mais tu m’as tellement convaincu que je ne trouve pas ça du tout ennuyeux ! Ah, incroyable ! C’est un plaisir !”
Applaudissant vigoureusement à deux mains, Cecilus se laissa emporter à pleine vitesse dans le plan de Subaru.
Soulagé par cette réaction, Subaru posa une main sur son menton.
En réalité, c’était quelque chose auquel il avait pensé dès le départ, mais――
Subaru : “Cette façon de m’appeler, Basu, ça ne me plaît vraiment pas du tout, tu sais.”
Cecilus : “Ouah, des vents contraires ! Après avoir dit que je te suivais, rompre pour une question d’appellation serait un manque de fluidité dramatique assez regrettable… mais alors, quel autre nom proposes-tu ?”
Subaru : “Voyons voir…”
Devant Cecilus qui s’avançait avec enthousiasme, Subaru réfléchit un instant.
Il se mit soudain à imaginer à quel point la bouche de Cecilus avait dû s’habituer à prononcer “Basu”. Ayant eu une idée qui, contre toute attente, n’était pas si mauvaise, Subaru esquissa un sourire malicieux, et,
Subaru : “――Boss.”
Cecilus : “――――”
Subaru : “À partir de maintenant, appelle-moi Boss.”
Il ne cherchait pas être prétentieux, mais, étonnamment, se prêter au jeu de Cecilus, ce passionné de théâtre, ne lui semblait pas si désagréable.
À cette réponse de Subaru, Cecilus laissa échapper un “Hoho” admiratif.
Cecilus : “Boss, Boss, Boss Boss Boss… Quelle résonance intéressante ! Je n’en saisis absolument pas le sens, mais ça ne me déplaît pas, au contraire, je l’apprécie beaucoup.”
Subaru : “Ça veut dire “chef”. Ça tombe bien, non ?”
Cecilus : “Oui, en effet, Boss ! Alors, allons-y !”
Avec un sourire radieux, les paroles enthousiastes de Cecilus furent accueillies par un signe de tête de Subaru, qui répondit par un “Ouais”.
En commençant par Cecilus, Subaru jeta ensuite un coup d’œil à Hiain, Weitz et Idra, ses camarades d’Unité, ainsi qu’aux autres gladiateurs, avant d’échanger un regard avec Gustav et les gardes qui l’accompagnaient.
Au terme de cette expérience violente, tout le monde était désormais uni en un seul bloc――
Subaru : “――Allons-y, tout le monde ! Allons mettre une bonne raclée à ce foutu père dans la Capitale Impériale !!”
Tout le monde : “OUAIIIIIIIS――!!”
À l’appel retentissant de Subaru, les résidents de l’Île des Gladiateurs lui répondirent par cette réponse solennelle.
Sentant l’élan puissant faire vibrer le lac entier sur lequel reposait l’île, Subaru remarqua soudain le regard fixé sur lui : celui de Tanza.
Subaru : “Ne t’inquiète pas, Tanza.”
La seule et unique personne qui savait réellement que Subaru n’était pas le fils illégitime de l’Empereur ; après lui avoir adressé un signe de tête rassurant, Subaru se résolut à quitter ces terres occidentales pour se rendre à la Capitale Impériale sans s’arrêter.
En tant que fils de Natsuki Kenichi, fort de la confiance de ses camarades, il avancerait sans hésiter.
C’est pourquoi, à partir de maintenant, puisqu’il avait été invoqué dans un autre monde――
Subaru : “――Cette fois, c’est notre victoire.”
――En tant qu’être le plus puissant, Natsuki Subaru allait écraser l’Empire de Vollachia.

