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Web Novel • Arc 05

40Corrosion de la Colère

Artiste du fan-art : Harusabin

Vingt-cinq abris par rue, soit un total de cent abris dans toute la ville de Pristella.

À la suggestion d’Al, ils commencèrent leurs recherches sur la Première Rue, où ils avaient plus de chances de trouver ceux qui avaient besoin d’aide. Ils étaient tenus de voyager prudemment et de se déplacer avec précaution afin d’éviter autant que possible les combats.

Al : “Cela dit, j’ai l’impression que nous réagissons de manière excessive. Après tout, nous avons ce frangin avec nous. On ne devrait pas avoir besoin d’être aussi effrayés, frangin.”

Subaru : “Il vaut mieux être prudent. Nos propres forces sont limitées, alors que l’ennemi a été à peine égratigné. Une seule seconde de négligence nous coûterait cher. Sans compter qu’en plus de l’ennemi, nous essayons d’éviter que d’autres personnes ne fassent du grabuge.”

L’opinion d’Anastasia, à l’Hôtel de Ville――elle avait introduit l’idée que l’agitation de la population pourrait conduire à des émeutes. Même s’il voulait croire que cela n’arriverait pas, il ne pouvait pas nier cette possibilité.

En visitant les différents abris et en essayant d’évaluer la situation tout en recrutant des forces de combat――Subaru voulait que sa mission soit l’occasion de lutter contre le sentiment d’anxiété qui montait.

Al : “Ouaip, ça me semble tout à fait juste… Eh bien, tu ne m’entendras pas me plaindre d’avoir choisi la voie de la sécurité. Après tout, s’il faut se battre, tout ce que je peux faire, c’est compter sur ce frangin.”

Subaru : “Tu… dis souvent ça, mais es-tu vraiment incapable de te battre ? Tu as réussi à atteindre l’Hôtel de Ville sans encombre.”

Al : “Si je devais choisir entre combattant et non-combattant, je choisirais le premier. Cependant, dans le meilleur des cas, mes compétences sont celles d’une personne normale. Si j’affronte ceux qui ont dépassé les limites du commun des mortels, je serai un cadavre au bord de l’écran en deux secondes. Non, pas question, ce serait bien trop téméraire pour être envisagé.”

En faisant un bruit avec le bord de son casque et en agitant son bras droit en signe de rejet, Al se déclara impuissant.

Bien qu’un peu mécontent de son attitude, Subaru partageait le point de vue d’Al sur la question. Il y avait un certain niveau de compétence qu’il ne pourrait jamais atteindre. Peut-être que la difficulté de survivre dans ce monde signifiait que la composition biologique de ses habitants était fondamentalement différente. Subaru avait beau s’entraîner, il ne parviendrait jamais à égaler Julius ou Garfiel, sans parler de Reinhard――personne ne pouvait atteindre ce niveau.

Subaru : “Mais ce n’est pas une raison suffisante pour ne pas se battre.”

Al : “Ça ne l’est pas ? Personnellement, je pense que le fait de n’avoir aucune chance de victoire suffit amplement à me convaincre de ne même pas essayer. Ahhh, excepté le fait de laisser quelque chose comme des regrets derrière soi. Eh bien, je ne suis pas ce genre de personne, de toute façon.”

Subaru : “――――”

Al : “Allez, ne t’énerve pas, frangin. Je pense que ton attitude positive est géniale. C’est juste que je ne peux pas vraiment l’adopter moi-même. C’est tout.”

La position de chacun étant déjà établie, leur dialogue ne pouvait que se dérouler en parallèle. Subaru se tut, et Al s’excusa de l’avoir mis de mauvaise humeur, avant de remarquer quelque chose et de lever la tête. Dans son champ de vision se trouvait Garfiel, qui scrutait tranquillement la route qui se présentait à lui.

Accroupi à quatre pattes, Garfiel se retourna sinistrement en plissant le nez.

Garfiel : “On dirait qu’les trois prochaines routes sont dégagées. Ou plutôt, sans vie, stériles et vides. C’est techniquement sûr, mais c’est sacrément suspect, ouais ?”

Garfiel renifla, malgré l’impression positive.

Éviter les batailles avait été leur objectif, mais le fait de ne pas avoir rencontré le moindre incident alimentait un sentiment d’inquiétude. Un sentiment assez déroutant, mais le temps ne leur permettait pas d’entretenir une telle hésitation.

Subaru : “S’inquiéter inutilement ne nous servira à rien. L’abri que nous visons est juste devant nous. Allons-y aussi vite que possible. Les routes sont sûres, ouais ?”

Garfiel : “C’est en tout cas s’que dit l’nez d’mon incroyabl’ personne. Bordel, on dirait qu’on n’a pas d’autre choix.”

Grattant ses courts cheveux blonds, Garfiel piétina le sol en signe de frustration. Subaru acquiesça, et le haussement d’épaules silencieux d’Al indiqua qu’il n’avait pas d’objection.

Bien que leur voyage depuis l’Hôtel de Ville ait déjà duré une quinzaine de minutes, grâce à leur prudence, il s’était déroulé sans encombre jusqu’à présent. Après tout, le pire cas qu’ils avaient envisagé serait celui où le Culte de la Sorcière aurait posté des troupes dans toute la ville.

Il n’était pas exagéré de penser qu’ils tomberaient sur une multitude de routes de ce type.

Al : “On ne dirait pas que le Culte de la Sorcière a négligé d’installer des sentinelles ?”

Alors qu’il courait, Al se retourna pour faire un commentaire. Lui jetant un coup d’œil, Subaru l’interrogea : “Pourquoi penses-tu ceci ?”.

Al : “La raison est très simple, ils n’ont pas les effectifs nécessaires pour surveiller les rues. Tu n’as pas remarqué, frangin ? Comparé aux points stratégiques de la ville, le Culte de la Sorcière n’a rien fait pour sécuriser cette dernière. Il en va de même pour la liberté de mouvement des forces adverses. S’ils voulaient vraiment que leurs demandes soient satisfaites, ils n’agiraient pas de la sorte.”

Subaru : “Bloquer tout et formuler des exigences précises serait la chose à faire dans ce cas, n’est-ce pas ? Alors pourquoi penses-tu qu’ils ne l’ont pas fait ? Y a-t-il un autre objectif ?”

Al : “Hah, je ne prétends pas le savoir. Mais, j’imagine que c’est quelque chose comme――”

Bien qu’Al ait probablement voulu répondre de manière décontractée, il se tût un instant devant le regard sévère de Subaru, probablement avec un sourire en coin sous son casque.

Al : “――Que nous nous plions ou non à leurs exigences n’a pas vraiment d’importance.”

Subaru : “Hein ?”

Al : “S’ils étaient sérieux dans leurs demandes, ils auraient dû être plus précis et plus détaillés. Cependant, je suis sûr que tu conviendras qu’il y a des moyens de déformer leur formulation, frangin… Ils ne prennent donc pas leurs demandes au sérieux. Si nous donnons suite, tant mieux. Si nous ne le faisons pas, peu importe. C’est ce genre de sentiment.”

Subaru : “Pourquoi… alors c’est comme s’ils jouaient avec nous… !”

Al : “Ne sont-ils pas en train de jouer avec nous ? Est-ce vraiment si improbable ?”

En contraste avec le mutisme de Subaru, Al parlait d’une voix vide et apathique. Et face à sa dernière question, Subaru se trouva dans l’incapacité de la nier.

――Ils jouaient simplement avec eux. C’était tout.

Compte tenu de l’imagination vicieuse du Culte de la Sorcière, une telle possibilité n’était pas une plaisanterie. Durant leur attaque, bien qu’ils aient agi avec l’avantage et pris des décisions tactiques judicieuses, il y avait de nombreux points où leurs mouvements étaient incompréhensibles.

Durant la bataille de l’Hôtel de Ville, Capella et Alphard avaient tendu une embuscade, mais Sirius et Regulus avaient été absents, ce qui indiquait qu’ils n’utilisaient pas toutes leurs forces. De plus, le groupe de Subaru n’avait subi aucune perte.

Maintenant, la disparité entre l’occupation de la ville et l’attitude laxiste du Culte de la Sorcière servait également de preuve que le Culte ne faisait pas tout ce qui était en son pouvoir pour que ses demandes soient satisfaites.

Garfiel : “Cap’taine ! Pas b’soin d’écouter les paroles de s’bâtard. Toi, si tu continues à semer des idées bizarres comme ça dans la tête du cap’taine, j’te réduirai en poussière, compris ?”

Alors que Subaru tombait dans un océan de contemplation, Garfiel se tourna pour fixer Al, qui courait aux côtés de Subaru, d’un regard féroce en s’énervant contre lui.

Garfiel : “Parler sans cesse d’choses qui ont pas d’importance, un bâtard comme toi, qui a même pas les couilles de s’battre, devrait juste fermer sa gueule ! Peu importe s’que ces enfoirés manigancent, j’continuerai à les frapper, à les tabasser et à les écraser ! C’est tout s’que t’as besoin d’savoir !”

Al : “N’es-tu pas en train de suggérer à nouveau des mesures extrêmes, hein ? S’il est vrai que je ne suis pas de taille à les affronter, ça ne veut pas dire que leurs pensées n’ont pas d’importance. D’ailleurs, quel mal y a-t-il à deviner leurs intentions, hein ?”

Garfiel : “Espèce d’enfoiré――”

Alors que ses dents émettaient un son aigu, les pieds de Garfiel s’immobilisèrent. Au même moment, Al s’arrêta également de bouger, remplissant l’atmosphère de tension.

Subaru les sépara d’un seul coup, posant une main sur la poitrine de chacun d’entre eux.

Subaru : “Attendez ! Qu’est-ce qui ne va pas avec vous deux ? Est-ce vraiment le moment de retourner vos armes contre vos alliés ?”

Garfiel : “S’bâtard n’est pas un allié, cap’taine. C’est clair qu’il prépare un mauvais coup. Ce s’rait mieux si on s’débarrassait d’lui ici et maintenant.”

Al : “Chercher activement la bagarre est un no thank you, mais je ne suis pas du genre à m’en tenir à la non-résistance quand quelqu’un est motivé pour se battre.”

Garfiel craqua ses poignets et Al se retourna. Subaru, frustré par leur attitude, sentit la rage commencer à bouillir en lui. La piqûre d’un millier d’épines émanait du centre de son corps, l’incitant à frapper et à donner des coups de poing et de pied aux deux hommes récalcitrants――

Subaru : “…Quelque chose cloche.”

Il craignait que sa tête ne surchauffe et qu’il ne passe immédiatement au meurtre en guise de réponse. Quoi qu’il en soit, sa propre colère était montée trop vite. Et pourquoi étaient-ils tous si hostiles et frustrés au point de se retourner les uns contre les autres ?

Et le conflit entre les deux semblait également agiter Subaru――

Subaru : “Im… possible…”

Une incapacité à diriger le flux de ses pensées et de ses sentiments――avec cette prise de conscience, Subaru eut froid dans le dos. Après tout, il avait déjà ressenti cette même sensation d’inconfort à plusieurs reprises.

Subaru : “L’influence de Sirius se rapproche-t-elle… ?!”

Se frappant le visage avec des claques, Subaru tenta de reprendre connaissance en jetant un coup d’œil autour de lui.

Son inspection ne lui permit pas d’apercevoir ce monstre bizarre, et il n’entendit pas non plus sa voix percutante. Cependant, un sentiment de morosité et de dégoût l’envahit.

Subaru : “Hey, Garfiel, Al, arrêtez ! Respirez profondément et calmez-vous. N’est-ce pas étrange que votre dispute s’envenime aussi rapidement ? C’est probablement dû à l’influence de la Colère. Vos émotions deviennent incontrôlables.”

Garfiel : “Hah ? Qu’est-ce tu veux dire, cap’taine, c’est la stupidité d’ce type qui fait chier… attends.”

Subaru : “――――”

En entendant la déclaration de Subaru, Garfiel serra les dents, pressant une paume sur sa tête. Lentement, il secoua la tête et cligna des yeux plusieurs fois de suite.

Garfiel : “…Ça vaut pas vraiment la peine d’se battre pour ça. S’genre de chose n’est généralement qu’un désagrément.”

Subaru : “C’est la capacité de la Colère. Juste pour confirmer, tu es sûr qu’il n’y a pas d’ennemis autour de nous, pas vrai ?”

Garfiel : “Pas une odeur, pas un signe… C’est sûr. Mais…”

C’était justement parce que ses sens étaient si fiables que Garfiel commençait à trembler.

En d’autres termes, l’étendue du pouvoir de Sirius dépassait de loin leur imagination. Si la théorie selon laquelle elle occupait actuellement une tour de contrôle était correcte, l’influence de son Autorité s’étendait à la quasi-totalité de la ville. Bien sûr, il y avait une grande différence par rapport à son intensité sur la place.

Al : “Eh bien, voilà. C’est ce que l’on ressent quand on est altéré par les autres. Ce n’est pas quelque chose que je voudrais expérimenter plus d’une fois, c’est sûr. À l’instant, j’ai goûté à la pire des sensations.”

Al murmura cela, le torrent de colère qui l’engloutissait se dissipa, tout comme celui de Garfiel. Il jeta un coup d’œil à Subaru, levant le menton.

Al : “Mais, frangin. Si on ne se bouge pas, c’est dangereux, non ?”

Subaru : “Quoi ? De quoi parles-tu ?”

Al : “Tu as remarqué que quelque chose était étrange, frangin, et après t’avoir écouté, nous avons aussi réalisé que quelque chose n’allait pas. Mais ce n’est pas le cas pour les autres, ouais ? Si ce sentiment se répand dans toute la ville… Alors, pour le commun des mortels, inconscient de la situation, il serait impossible de rester rationnel, ouais ?”

Subaru : “――Hk !”

Alors qu’il considérait ce qu’Al avait souligné, le pire des scénarios traversa l’esprit de Subaru. Il échangea un regard avec Garfiel, qui avait imaginé le même scénario et avait tressailli. Instantanément, ils se mirent en action, entamant un sprint téméraire. Leur destination était l’abri le plus proche.

Al : “Ah, attendez !”

En les regardant filer, Al se retourna précipitamment pour les poursuivre par derrière.

Dans son anxiété, Subaru négligea complètement la furtivité et s’élança vers l’avant avec un abandon irresponsable. Les pas de Garfiel, cependant, étaient plus vifs et plus lointains que ceux de Subaru, et en un clin d’œil, il avait dépassé ce dernier. Son ombre disparut au carrefour en T de la rue suivante.

D’après la carte, il devrait y avoir un abri à l’angle dans lequel Garfiel avait disparu.

Al : “La route est-elle sûre ?!”

Subaru : “Garfiel s’y est précipité sans hésiter. Il n’y a donc personne !”

Répondant aux cris venant de l’arrière, Subaru arriva au coin de la rue, loin derrière Garfiel. Sans perdre une seule goutte d’élan, il tourna au coin et aperçut le chalet de pierre. Se précipitant vers la porte ouverte à la hâte, il vérifia qu’il y avait bien une échelle reliée au sol et s’élança frénétiquement dans les escaliers, son champ de vision restreint se libérant enfin――

Subaru : “Tu te… fous de moi…”

――Parsemé de sang et de cris de douleur, un paysage infernal s’étendait devant lui.


Al : “Ils se sont tués et entretués… Seul un cinquième d’entre eux respire encore. Et ces types vont devoir se rétablir complètement. C’est vraiment la pire des situations.”

Contemplant cette scène horrible, Al refoula ses sentiments et murmura cela d’une voix étranglée. Subaru, assis à côté de lui, n’avait pas la force de répondre.

Dans l’abri où ils s’étaient précipités, les personnes rassemblées dans le refuge s’étaient retournées les unes contre les autres, provoquant une catastrophe fratricide.

La première dispute avait vraisemblablement porté sur une question triviale.

Ils avaient été contraints de se tasser dans un espace exigu et claustrophobe, craignant les exigences que le Culte de la Sorcière avait diffusées. Pendant ce temps, de sombres pensées s’étaient glissées dans leurs cœurs. La situation ne s’améliorerait pas, même si elle restait inchangée, alors il était normal qu’ils agissent, pas vrai ? Ces idées naissantes avaient suscité l’action, et l’action nécessitait un contact avec d’autres personnes. Cependant, les conséquences d’un tel contact n’étaient pas nécessairement bonnes.

Le conflit explosif entre Garfiel et Al, sur la route, avait également été le résultat d’une telle chose.

Cependant, il n’y avait pas eu de Subaru dans l’abri pour calmer tout le monde. Les querelles s’étaient intensifiées alors que les sentiments de chacun s’entrechoquaient et se répandaient, infectant les alentours, doublant l’effet. Alors que les émotions allaient et venaient, les angoisses devenaient insupportables et se transformaient en abominations. Il en résulta une véritable tragédie.

Garfiel : “Les survivants se sont évanouis et leurs blessures ont été soignées. Mais l’enterrement des morts… devra attendre. Cap’taine, tu les as contactés ?”

Subaru : “Je l’ai fait. Le Croc de Fer devrait être en route. Je pense que leur confier les survivants sera une bonne chose. Le problème, c’est qu’après ça…”

Subaru avait sous-estimé l’ampleur du désastre causé par l’amplification et la propagation des émotions.

Dans l’espace clos qu’était l’abri, l’intensité des vagues d’émotions dans le cœur des individus était imprévisible. Bien sûr, personne ne pouvait conserver une attitude positive et optimiste, et même si ces émotions étaient négatives, des nuances pouvaient encore entraîner des différences considérables.

Si les sentiments initiaux n’étaient que de la tristesse, des lamentations ou du découragement, sans aucune initiative d’action, les gens s’en sortiraient relativement bien. Cependant, si l’émotion initiale était la rage, ou quelque chose de similaire, le résultat serait le même que celui auquel ils assistaient à l’intérieur de cet abri.

Subaru : “J’ai entendu dire que les gens ont été exhortés de se réfugier dans ces abris, mais… avec du recul, c’était peut-être une mauvaise idée.”

En supposant que l’Autorité de la Colère fonctionne sur la base du partage et de l’intensification des émotions, plus le nombre de personnes résidant dans sa sphère d’influence était important, plus son pouvoir devenait efficace.

En bref, si les gens étaient des miroirs, tout rayon de lumière provenant d’eux serait renvoyé à l’infini, en raison du nombre de reflets. Remplacez la lumière par des émotions, et il va sans dire que ces émotions seraient grandement amplifiées.

Le moindre contact avec les autres aurait des conséquences terrifiantes.

Dans cette situation de malaise et de peur, cette Autorité obligeait chaque personne à rester seule.

Subaru : “C’est répugnant…”

Garfiel : “Cap’taine, on fait quoi ? J’suis d’accord avec toi pour visiter ces abris, mais si les choses continuent comme ça…”

Ayant terminé ses soins, Garfiel, le front trempé de sueur, arborait une expression anxieuse. Comprenant la raison de son malaise, Subaru s’inquiéta de la formulation de sa réponse.

En dépit de tout, Subaru n’arrivait pas à organiser ses pensées. Visiter les différents abris, rassembler des forces, demander à tout le monde de ne pas perdre espoir――aucune de ces actions n’était mauvaise.

Néanmoins, la situation pressante ne laissait pas à Subaru le temps de passer la ville au peigne fin.

La poignée de personnes qui étaient prêtes à se battre avaient probablement été à l’origine de la tragédie. Leurs cœurs étaient à l’origine des conflits. Étant donné que les abris fonctionnaient comme des éprouvettes isolées d’émotions, persuader les personnes restantes de quitter les abris pourrait même améliorer leurs chances de survie.

Subaru : “Mais si nous faisons ça et que nous ne parvenons pas à reprendre les tours de contrôle, tout le monde mourra.”

Après tout, il s’agissait d’abris installés dans la ville de Pristella.

Peut-être avaient-ils été conçus pour protéger les citoyens contre d’éventuelles inondations causées par l’ouverture des digues. Dans le cas improbable où Subaru et les autres étaient submergés et où les écluses étaient ouvertes, ceux qui auraient quitté les abris par peur de leurs compagnons connaîtraient une mort certaine.

Qu’il s’agisse de rester à l’intérieur ou de sortir, il n’existait pas de mesure miracle.

Garfiel : “Cap’taine…”

Subaru : “――――”

Alors que Subaru sombrait dans l’indécision, le regard de Garfiel perça son profil.

C’était une expression et une voix qui cherchaient des réponses et le salut auprès de Subaru. C’était la silhouette de quelqu’un qui cherchait la seule lumière sur laquelle il pouvait compter dans un monde de ténèbres, cherchant à être guidé et rassuré.

Comment Subaru pouvait-il répondre à cette expression ?

Tout comme lui, Subaru se raccrochait à la paille pour trouver une solution. Tout comme lui, Subaru ne trouvait pas de réponse dans l’obscurité.

Toutefois, il ne servait à rien de se plaindre de sa faiblesse. Faire une crise de colère, se déchaîner contre le ciel, s’en prendre à quelqu’un, ne sauverait personne. S’il avait le loisir de se plaindre de ses faiblesses, il valait mieux qu’il dise quelque chose de significatif.

N’importe quoi de significatif serait acceptable, tant que cela profitait à quelqu’un d’autre.

Al : “Capitaine par-ci, capitaine par-là… Sérieusement, c’est comme si tu lançais un enchantement fiable et pratique, frangin. Quelle attitude remarquable, ça me fait pleurer, vraiment.”

Cependant, celui qui rompit soudainement le silence de Subaru fut plutôt l’homme avec une épée. Appuyant son dos contre le mur, le regard d’Al passa de la scène d’horreur à Garfiel.

Sa froide indifférence décontenança Garfiel un instant.

Garfiel : “Hah ? Ça veut dire quoi, espèce de salaud…”

Al : “Tu ne comprends pas sans que je te l’explique ? C’est exactement comme je l’ai dit. Refuser de réfléchir et déléguer son jugement aux autres, c’est facile. Le “capitaine” est-il une sorte de formule magique pour toi ? Est-ce le nom d’un surhomme qui peut te sortir de n’importe quelle situation difficile ?”

L’attitude moqueuse d’Al interrompit Garfiel.

Al : “Je peux voir à quel point tu dépends de lui, mais est-ce que ce gars-là a l’air d’être un gros bonnet ? En termes de force, tu le bats, sans aucun doute. En termes d’intelligence, il y aura toujours quelqu’un de meilleur que lui. Et la chance ? Même si tu disais qu’il a beaucoup de chance quand il est coincé dans des situations comme celle-ci, personne ne te croirait, ouais ?”

Garfiel : “Ferme ta gueule ! Sale bâtard, arrête de dénigrer le Cap’taine comme ça ! Qu’est-ce tu connais d’lui, au juste ? Cette personne est sacrément incroyabl’ !”

Al : “Wow, wow, tu n’es qu’un enfant ? Où est cette force, alors ? S’il était vraiment aussi génial que tu le dis, il se serait déjà occupé de toute cette affaire. Ou alors tu insinues qu’il a déjà trouvé une solution et qu’il fait semblant de tâtonner ?”

Même lorsque Garfiel se mit à crier, le ton ironique d’Al ne faiblit pas. Et lorsqu’il se pencha pour scruter le visage de Subaru, ce dernier se rendit compte qu’il ne pouvait répliquer à aucune de ses paroles.

Devant cette réaction, Al se redressa et poursuivit par un “Tu vois ?”.

Al : “Être responsable de tout, porter tout le monde sur son dos, c’est remarquable, n’est-ce pas ? C’est le privilège d’un protagoniste. Cependant, la plupart des gens ordinaires ne peuvent pas assumer un tel rôle. Ils ne sont pas assez forts. Bien sûr, ça va de soi pour moi, et même pour toi, frangin, tu es pareil. Alors pourquoi dois-tu porter un tel fardeau ? Ne te fais pas d’illusions. C’est pitoyable, n’est-ce pas ?”

Subaru : “――――”

Subaru ne comprenait pas très bien ce qu’Al essayait de dire. Se pourrait-il qu’il soit à nouveau sous l’emprise de l’Autorité de la Colère ? Si c’était le cas, quel genre de sentiment dominait maintenant le cœur d’Al ?

Colère ? Tristesse ? Quelque chose d’autre ?

Il semblait furieux, mais aussi affligé et moqueur. Il était extrêmement difficile de comprendre ce qu’il ressentait à ce moment-là.

Al : “Hey, frangin. Qu’est-ce qui te préoccupe depuis tout ce temps ?”

Subaru : “…Qu’est-ce qui me préoccupe ?”

Comment sauver cette ville. Comment protéger les personnes qui s’étaient réfugiées dans les abris. Comment sauver Émilia. Comment guérir Crusch. Comment restaurer Rem. Comment chasser le Culte de la Sorcière. Comment trouver le chemin optimal, où tout le monde serait sauvé.

Al : “Comment servir au mieux ta vénérée princesse――tu n’es même pas capable de fournir cette réponse immédiatement ?”

Subaru : “――――”

En entendant la déception dans la voix d’Al, Subaru releva lentement la tête.

Immobile, Al observait Subaru. Comme son visage était recouvert d’un casque, son expression était indiscernable. Cependant, d’une manière ou d’une autre, Subaru sentit sa propre poitrine s’emplir d’anxiété.

Al : “Je ne me soucie que de la Princesse… de Priscilla. Tous les autres, franchement, n’ont aucune importance pour moi. Par exemple, si j’agis avec toi, frangin, c’est uniquement pour augmenter mes chances de survivre et de retrouver la Princesse.”

Subaru : “Al…”

Al : “C’est pourquoi je ne comprends pas du tout tes sentiments, frangin. C’est important, ceci est prioritaire… Dans ce cas, il te sera impossible de voir ce qui est le plus important. Vouloir s’occuper de tout, ça ne fait pas de toi un cliché de mec qui ne sait pas se battre pour ce qu’il a de plus important ?”

En faisant claquer sa langue, Al étrangla une sorte d’émotion.

Même Garfiel ne trouvait pas de riposte face à ce comportement diabolique. Et même Subaru, qui en avait fait les frais, ne trouvait pas les mots justes pour lui répondre.

Al : “La demoiselle aux cheveux argentés est la chose la plus importante pour toi, n’est-ce pas, frangin ? Si tu veux juste la sauver, arrête de t’inquiéter et d’hésiter et agis. Ce sera simple.”

Subaru : “…Ne te fous pas de moi. Je tuerai sans aucun doute le salaud qui a kidnappé Émilia. Et de toute façon, ce n’est pas comme si j’avais la moindre idée de comment faire. Ce n’est pas aussi simple que tu le dis.”

Al : “Mais tu aurais beaucoup moins à porter en comparaison avec le fait de tout sauver. Si tu réduis ta charge, ton corps devient plus léger et ton champ d’action s’élargit. N’est-ce pas le cas ?”

Les faibles mots de résistance de Subaru furent détournés en douceur par le commentaire acerbe d’Al.

Al : “Essaies-tu d’être un saint ? Ou un héros ? Si c’est le cas, ça ne te convient pas du tout.”

Haussant les épaules, Al considéra la confusion de Subaru comme quelque chose de ridicule. Subaru trouvait cette attitude incompréhensible.

Lors de sa querelle avec Anastasia à l’Hôtel de Ville, celui que l’on pouvait qualifier d’obstiné et qui l’avait considéré comme un allié n’était autre qu’Al.

C’était Al qui avait accepté son approche sur le mal, teintée d’autosatisfaction. Cependant, en arrivant ici, pourquoi avait-il changé d’avis ?

Subaru : “Ce que tu dis maintenant est totalement différent de ce que tu disais avant. Es-tu ou n’es-tu pas de mon côté, qu’en est-il ?”

Al : “Non, non, non, tu te trompes complètement. Je ne dis pas qu’il est mauvais de se laisser aller à l’autosatisfaction. Mais la limite de cette autosatisfaction est un tout autre sujet. Ton idée de vouloir sauver tout le monde, frangin, a été réfutée en voyant l’horreur dans cet abri, pas vrai ? Dans ce cas, c’est suffisant, n’est-ce pas ? Si c’est le cas, pourquoi ne pas quitter cet endroit ? Tu peux être honnête maintenant, et ne protéger que ce qui est le plus important pour toi.”

Subaru : “Quitter cet endroit… Tu veux dire fuir ? Dans cette situation ?”

Al : “Qu’y a-t-il de mal à cela ? Qu’y a-t-il de mal à choisir de fuir face à quelque chose que l’on ne peut pas maîtriser ? Après avoir récupéré la Princesse, j’ai l’intention de fuir la ville. Je n’ai aucune obligation envers les gens d’ici, ni aucune morale sur l’humanité ou quoi que ce soit d’autre, qui justifie que je mette ma vie en danger.”

Enfonçant ses doigts dans le col du casque et grattant légèrement, Al jeta un coup d’œil à Subaru.

Al : “Tu pourrais faire ça aussi, frangin. Sauve juste la demoiselle… juste Émilia, et fuis, et tu t’en sortiras très bien. De toute façon, le Culte de la Sorcière est un parasite qui reviendra même s’il est vaincu ici. Tout comme les bandits sur le bord de la route, ouais ? Il n’y a aucune raison de s’impliquer.”

Il n’y avait qu’une seule réponse à la suggestion d’Al.

Subaru était d’accord pour dire que les cultistes étaient des parasites. Et il était indéniable qu’il n’y avait aucun avantage à s’impliquer. Cependant, c’était eux qui avaient provoqué une telle catastrophe. Subaru devait agir pour dissiper les étincelles qu’ils avaient créées.

Du point de vue d’Al, il n’avait probablement aucune idée de la raison pour laquelle Subaru se sentait obligé d’agir.

Bien sûr, à l’exception de la situation de péril imminent dans laquelle se trouvait Émilia, qui avait été kidnappée. Même en supposant que la situation d’Émilia ne soit pas significative, Subaru ne pourrait jamais choisir l’option de la fuite.

Et la question était de savoir pourquoi. Eh bien, c’était parce que――

Al : “Et même si ça doit être fait, ça n’a pas à être toi, frangin. Alors pourquoi insister autant ?”

Subaru : “Si un enfant sautait sur la route à un carrefour très fréquenté alors que le feu est encore rouge, avant même de réfléchir à une raison, je le ramènerais immédiatement sur le trottoir… C’est probablement quelque chose comme ça.”

Al : “――――”

Le soupir d’Al en réponse aux propos de Subaru était évident.

Subaru lui-même se demandait si sa réponse était vraiment la bonne. Mais après avoir pris un moment pour y réfléchir, les mots avaient simplement roulé sur sa langue, et la tension dans sa poitrine s’était légèrement dissipée.

Subaru : “Je n’ai pas de mal à prendre tout le monde en considération. Parce que je suis ici, j’essaierai de faire ces choses, une par une. Parce que je suis ici, je vais pouvoir faire des choses. Il y a beaucoup d’endroits que je ne pourrai pas atteindre, et les individus ici présents en sont la preuve.”

N’était-ce pas lâche et méprisable de penser que tout était hors de portée du bout des doigts ? Subaru considérait son objectif comme une obligation.

Garfiel : “Cap…”

Alors qu’il commençait à interpeller Subaru, qui avait répondu aussi calmement, Garfiel sembla se couper la parole. À l’instant, Garfiel avait hésité à prononcer le mot “capitaine”. Al venait de lui faire remarquer sa dépendance, il essayait donc probablement de résister à l’envie.

Subaru se réjouissait de l’hésitation inquiète de Garfiel.

Au même moment, il réalisa quelque chose. Une idée soudaine. Un coup miraculeux qui pourrait être utilisé pour tirer profit de l’Autorité de la Colère.

Subaru : “Garfiel, n’hésite pas, d’accord ? Appelle-moi comme d’habitude.”

Garfiel : “――――”

Subaru : “Au début, tu m’as un peu gêné, mais cette timidité a disparu depuis longtemps. Bien qu’il n’y ait aucune garantie que je puisse répondre à tes attentes, j’essaierai de le faire aussi longtemps que je le pourrai.”

Il n’avait aucun moyen de savoir à quoi il ressemblait sous le regard expectatif de Garfiel.

Toutefois, c’était grâce au résultat des actions de Subaru que Garfiel pouvait parfois le voir comme une lueur d’espoir alors qu’il pensait être dans une impasse. Et une jeune fille autrefois solitaire, qui avait tout renié, ressentait la même chose.

Par conséquent, Subaru n’avait d’autre choix que d’assumer la responsabilité de ses actes.

Garfiel : “…Ouais. Ouais, c’est vrai, Cap’taine. J’ai pigé. Mon incroyabl’ personne va aussi aider, peu importe la force nécessaire. Donc, tant qu’tu dis rien d’faible, tout s’passera bien.”

Subaru : “Très bien. Alors, je compte sur toi. Après avoir confié les blessés d’ici au Croc de Fer, nous devrons retourner à l’Hôtel de Ville immédiatement. Après tout, Anastasia s’y opposera probablement.”

Se relevant et se tapotant, Subaru s’approcha de Garfiel, la tête toujours baissée, et lui tapa sur l’épaule.

Garfiel renifla, serrant les poings en le regardant. Puis Subaru se retourna et inclina la tête vers un Al silencieux.

Subaru : “J’ai pris ma décision. Bien que dans une direction différente de celle que tu espérais.”

Al : “…Comme tu le préfères, frangin. En tout cas, je te suivrai jusqu’à ce que nous trouvions la Princesse, ou jusqu’à ce qu’il devienne inutile pour moi de rester avec toi.”

Bien que sa proposition ait été entièrement rejetée, Al répondit sans aucune déception.

Même si son attitude le mettait mal à l’aise, Subaru déplaça ses pas vers l’extérieur de l’abri, prêt à agir immédiatement après l’arrivée des renforts.

Derrière lui, en compagnie de Garfiel, Al suivit le mouvement, légèrement à l’écart. En observant le dos des deux qui s’avançaient à grands pas, Al porta un bras à sa nuque, la soutenant d’une main, et poussa un long, très long soupir.

Al : “Je suis sûr… que tu ignores ce qui se passera si tu ne réponds pas aux attentes d’un si grand nombre de personnes. Après tout, sans souffrir de la sorte, tu ne comprendrais probablement jamais.”

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