39 — Chevalerie et le retardataire

Après avoir réaffirmé leur détermination, Subaru et Anastasia descendirent vers le hall de réception.
Subaru avait été allongé au troisième étage de l’Hôtel de Ville――l’étage du milieu sur les cinq étages, qui semblait normalement servir de salle de conférence.
Anastasia : “Le cinquième étage ayant été complètement détruit par le souffle du dragon, le quatrième étage est techniquement le dernier maintenant. Toutes les victimes de la Luxure y sont rassemblées et s’y reposent.”
Subaru : “…Qu’est-il arrivé à l’appareil magique de diffusion ? Le dernier étage a brûlé…”
Anastasia : “Pas d’inquiétude, il a été retiré et mis en sécurité. L’appareil magique en lui-même a la forme d’une grande boîte métallique, ce qui permet de le transporter facilement. Il semblerait que le son soit capté par la boîte, puis transmis par des dispositifs magiques de détection du son installés dans toute la ville.”
Une antenne… et peut-être quelque chose qui ressemblait à un haut-parleur ?
La boîte métallique et les haut-parleurs fonctionnaient comme une paire d’appareils magiques. Quoi qu’il en soit, l’appareil magique avait été récupéré sans encombre, de même que les otages. C’était peut-être la seule bonne nouvelle que Subaru avait entendue à son réveil.
Hormis le fait qu’il y avait des avantages et des inconvénients à utiliser des dispositifs magiques, et qu’il ne se sentait pas à l’aise pour affirmer que les otages étaient sains et saufs.
Subaru : “As-tu dit que les victimes de Capella sont rassemblées au quatrième étage ?”
Anastasia : “Même s’ils ont été transformés en mouches et, dans un cas, en dragon, leur esprit reste humain, de sorte qu’ils comprennent ce que nous disons et suivent les instructions… Bien que je ne puisse pas vraiment dire si c’est une bonne chose.”
Subaru : “…”
Subaru ne pouvait pas non plus décider s’il était préférable que les personnes transformées aient conservé leur conscience humaine. Être conscient d’être devenu une créature totalement différente d’un humain, et un insecte de surcroît, devait s’accompagner d’un sentiment de perte attristant et désorientant.
Cependant, pouvait-on dire que malgré la perte de leur chair, ils avaient survécu, mais dans un autre état ? Cela s’appellait-il aussi une perte de soi ? La réponse à cette question ne pouvait être donnée que par ceux qui en avaient fait l’expérience.
Anastasia : “Ils peuvent également se déplacer normalement. Heureusement, il n’y a pas encore eu de tentatives de suicide. Les choses se sont passées trop brusquement, et la plupart d’entre eux n’ont pas encore eu l’occasion de réagir… En bref, si nous parvenons à tout arranger avant que la poussière ne retombe, tout devrait bien se passer.”
Subaru : “Suicide… ?”
Anastasia : “Ne penses-tu pas qu’il s’agit d’une préoccupation ?”
Subaru : “――――”
C’était une question à laquelle Subaru ne pouvait se permettre de répondre précipitamment. Cependant, cette question signifiait aussi que, comparée à Subaru, Anastasia semblait prendre cette situation tordue avec calme.
Anastasia : “Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, mais sans volonté de vivre, cet espoir sera détruit. Il ne suffit pas d’avoir un corps qui respire, c’est la volonté de vivre que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.”
Bien qu’il ne puisse pas voir le visage d’Anastasia, qui était tourné vers l’avant et loin de lui, il entendit la conviction dans sa voix.
Toutefois, Subaru approuvait sans réserve sa persévérance vis-à-vis de la vie et de la mort.
Vivre était nécessaire. Et tant qu’il y avait de la vie, il y avait une chance de résister. Dans cette optique…
Julius : “Anastasia-sama.”
Alors que Subaru et Anastasia descendaient les escaliers, le premier à remarquer leur réapparition fut Julius, qui appela sa maîtresse par son nom.
À l’origine, Subaru avait à peine jeté un coup d’œil au hall de réception du premier étage. Pourtant, au premier coup d’œil, le hall était si profondément marqué par les traces d’une lutte acharnée qu’il était évident de savoir ce qui s’y était passé. Tables et chaises renversées, murs marqués de coups d’épée et brûlés par la magie, éclaboussures de sang essuyées à la hâte mais néanmoins présentes ici et là.
Bien que Julius ait regretté la fuite de la Gourmandise, il n’avait manifestement pas faibli une seconde durant leur combat.
Julius : “Comment s’est déroulée votre discussion avec Subaru ?”
Anastasia : “C’était un peu long, mais ça s’est terminé en douceur. Tout comme nous, Natsuki-kun était très déterminé à ne pas rester vaincu. Et donc…”
Anastasia acquiesça en réponse à l’interrogation de Julius. Après un bref moment de gaieté, elle jeta son regard dans une autre direction.
En face de l’escalier que Subaru venait de descendre, la forme corpulente de Ricardo apparut devant l’entrée du hall. Il se rappela qu’Anastasia avait mentionné que Ricardo était dehors, à la recherche de survivants.
Anastasia : “Ricardo, contente de te revoir. Quelle est la situation à l’extérieur ?”
Ricardo : “Est-ce que ça ressemble à un visage heureux, mademoiselle ? C’est plutôt mauvais. Ça s’aggrave probablement avec le temps. Ces salauds ont l’habitude de semer le trouble.”
Ricardo fronça les sourcils avec un soupir agacé devant les résultats de son inspection.
Tout en frottant sa tête de chien, il donna une série d’instructions à divers membres du Croc de Fer. Quelques-uns partirent monter la garde, tandis que d’autres allèrent se reposer plus loin dans le hall.
Subaru : “Comment ça, le Culte de la Sorcière est en train de semer le trouble ? Je sais que la situation actuelle est déjà aussi pénible qu’elle peut l’être, mais… y a-t-il autre chose ?”
??? : “La diffusion, Cap’taine. C’était s’te foutue diffusion.”
Garfiel, en descendant les escaliers, répondit à la question perplexe de Subaru. Alors qu’il serrait ses crocs de frustration, Subaru invita quelqu’un à préciser sa pensée.
Subaru : “La diffusion… Tu veux dire celle où ils ont fait part de leurs demandes ? Ont-ils dit autre chose ?”
Julius : “Ce n’était rien de trop exagéré, ils se vantaient simplement d’avoir écrasé les forces qui tentaient de reprendre l’Hôtel de Ville. Mais la façon dont l’Archevêque de la Luxure l’a formulé était vraiment venimeuse.”
Ricardo : “À cause d’elle, les personnes dans les abris que j’ai visités ont vu leur combativité brisée. Difficile de leur remonter le moral avec la reconquête de la ville.”
Julius ferma les yeux et Ricardo plissa son nez. Après avoir entendu leur réponse, Subaru comprit immédiatement ce qu’ils avaient voulu dire en disant que le Culte de la Sorcière causait des troubles.
Plus tôt, Capella avait diffusé une liste d’exigences, ainsi que des informations sur la défaite de Subaru lors de l’opération de reprise de l’Hôtel de Ville.
Les citoyens ordinaires, qui n’avaient aucune capacité au combat, avaient été complètement découragés par ce qu’ils considéraient être une défaite de ceux qui avaient les moyens de se lever et de se battre. Et ceux qui pouvaient se battre comprendraient les implications les plus sévères. Ils comprendraient ce que Subaru et les autres avaient en tête en tentant de reprendre l’Hôtel de Ville si tôt.
Ils se rendraient compte qu’une force puissante était nécessaire pour y parvenir. Mais l’assaut avait échoué, malgré l’existence de cette force puissante.
En d’autres termes, la diffusion de Capella était une tentative de neutraliser ceux qui se trouvaient à l’intérieur des abris, les empêchant d’opposer une résistance, quelle que soit leur capacité au combat.
Ricardo : “Grâce aux archives de l’Hôtel de Ville, j’ai trouvé l’emplacement de tous les abris de la ville, et j’ai visité un par un ceux qui se trouvaient à proximité, mais… Vous pouvez deviner comment ça s’est passé.”
Ricardo réaffirma les craintes de Subaru. Le problème résidait dans le cœur des individus. Plutôt qu’un manque de motivation de la part de Ricardo, la faute ne pouvait être imputée qu’au Culte de la Sorcière. Ces types avaient une piètre personnalité, au point d’en être impressionnants.
Anastasia : “Sans détermination, nous n’aurons aucun courage. Le prochain combat sera dangereux en effet…”
En contraste avec la fureur de Subaru, Anastasia était tranquillement contemplative, portant la main à son menton. En entendant sa voix douce, Subaru leva la tête, et elle commença par un “N’est-ce pas vrai ?”.
Anastasia : “Même si nous nous battons, nous n’avons aucune chance de gagner――en mettant cette pensée dans l’esprit de chacun, ça les encourage à abandonner sans se battre. Que penses-tu qu’il va se passer ensuite ?”
Subaru : “Ils se laisseront aller au désespoir et deviendront déprimés… est-ce la réponse que tu attends de moi ?”
Anastasia : “S’ils se contentent de s’agenouiller et de pleurer, ce serait d’une tendresse presque enfantine, tu ne trouves pas ? Mais ce ne sera pas le cas. Si tu perds la possibilité de te battre, mais que la volonté de vivre ne disparaît pas, que reste-t-il ?”
Subaru : “…Donc tu dis que――”
Subaru comprit l’essence de ce qu’Anastasia voulait transmettre. L’horreur le frappa. Cependant, le fait que le Culte de la Sorcière ait délibérément tenté de créer cette situation lui inspira un dégoût indescriptible.
Comme pour encourager le tremblement qui grandissait en Subaru, Anastasia frappa ses mains l’une contre l’autre. Et poursuivit――
Anastasia : “La réponse à leur salut a déjà été donnée, sous la forme d’une demande, rien de moins. Il est donc logique que des personnes se manifestent, afin d’essayer de satisfaire ces demandes en désespoir de cause. Il en va de même pour les propriétaires des Esprits Artificiels et du Livre de la Sagesse. Et il ne serait pas étrange que même les “amants et les couples mariés” commencent à se présenter.”
Subaru : “Mais tout le monde n’irait pas jusqu’à ces extrêmes, pas vrai ?!”
Anastasia : “Assurément pas. Certains refuseraient d’échanger leur survie contre celle des autres. Ceux-là chercheront plutôt un moyen de fuir la ville. Quoi qu’il en soit, il y aura beaucoup de panique, et nous ne pourrons rien faire dans la confusion.”
Une fois que la contagion de la panique se serait répandue, il suffirait d’un seul faux pas pour que l’équilibre déjà précaire s’effondre complètement. Il était douloureux d’imaginer la ville dans cet état, où le Culte de la Sorcière avait pris le contrôle par la peur. Chacun d’entre eux avait reçu le pouvoir ultime de tout détruire.
Un véritable levier dictatorial, capable de tout jeter à l’eau.
Subaru : “Avant que ça n’arrive… pourrions-nous rendre visite à tout le monde et les motiver ?”
Anastasia : “Ce n’est pas très réaliste, n’est-ce pas ?”
Subaru : “Alors le vrai problème, c’est que cette situation est trop pessimiste !”
La panique était la conséquence naturelle de l’anxiété qui régnait dans le cœur de chacun. Et le seul moyen de lutter contre cette panique inévitable était de donner de l’espoir.
Subaru : “Nous nous préparons à monter une contre-offensive――en dire autant apporterait le peu d’espoir nécessaire pour éviter la panique, n’est-ce pas ?”
Anastasia : “Je pense que nous devrions nous attendre à des dégâts, au minimum. Je ne pense pas que l’effort en vaille la peine, et ils se laisseront à nouveau emporter dans leur manège.”
Subaru : “Attends, attends, Anastasia-san. Ça ne ressemble pas à ce que j’avais en tête.”
Subaru se renfrogna, se sentant mal à l’aise avec la façon dont Anastasia parlait. Son attitude lui arracha un soupir de fatigue.
Anastasia : “L’idéal de Natsuki-kun qui consiste à refuser de sacrifier qui que ce soit――bien qu’admirable, n’est pas du tout réaliste. Nos forces ont subi trop de dégâts dans la première phase de la bataille, et nous ne pourrons pas nous en sortir sans subir de pertes. N’est-ce pas évident ?”
Subaru : “La première et la deuxième fois… Oui, c’était effectivement le cas. Mais ce n’est pas la même chose que d’accepter des sacrifices futurs… C’est justement ce que nous essayons d’éviter !”
Anastasia : “Si nous étions sur le point de lancer une dernière attaque victorieuse, je serais d’accord avec toi. Mais ce n’est pas le cas. Les seules personnes à embarquer sur le bateau sont celles qui ont encore la volonté de nager, même s’il coule. Mettre à bord ceux qui vont se noyer n’est pas une stratégie gagnante. Ils ne seront que des poids morts.”
Subaru : “――! Gagner ou perdre――!”
Anastasia : “Et si nous perdons, nous nous noierons tous ! Si tu ne te soucies pas de gagner ou de perdre, alors parlons de vivre ou de mourir ! Natsuki-kun, ta philosophie consistant à ne pas subir de pertes est vraiment trop naïve !”
La colère grandissante d’Anastasia ne fit qu’attiser les flammes de la rage de Subaru.
Levant un bras d’avertissement, Julius empêcha Subaru de s’approcher d’Anastasia. Cependant, son regard attentif était dirigé non pas sur Subaru, mais sur Anastasia, presque comme s’il se tenait aux côtés de Subaru. Il soupira légèrement et ferma les yeux.
Julius : “Anastasia-sama, je comprends vos sentiments, mais je suis d’accord avec Subaru. Même s’il est effectivement impossible d’éviter les soucis d’Anastasia-sama, je préfère y remédier. Et saper notre moral… c’est exactement le plan du Culte de la Sorcière.”
Subaru : “J-Julius !”
Le soutien de Julius en faveur de Subaru, même au prix d’un défi envers sa propre maîtresse, tempéra la colère de Subaru par la surprise, et il ressentit même un regain de confiance. Si Julius, parangon de droiture, le fameux plus grand des Chevaliers, partageait l’opinion de Subaru, alors Subaru lui-même n’avait pas tort du tout.
Toutefois, Anastasia se tourna seulement vers Julius, caressant son écharpe.
Anastasia : “Tu crois que ça m’amuse de parler si librement de pertes ? Je ne suis même pas sûre que les autres abris tomberont dans le chaos ! En fin de compte, ce n’est qu’une possibilité. Mais nous ne pouvons pas faire face à toutes les éventualités, une par une !”
Julius : “Mais…”
Anastasia : “Tu n’es plus un petit enfant, alors tu comprends, n’est-ce pas ? Nos ressources étant limitées, le seul moyen de lutter efficacement contre le Culte de la Sorcière est de tout mettre en œuvre pour attaquer. Et même là, il y a des limites à ce que nous pouvons faire. Si nous nous dispersons, nous ne pourrons jamais faire tout ce que nous voulons.”
Les paroles d’Anastasia devaient sembler froides et implacables pour Julius, qui se mordit la lèvre avec rancœur, comme un enfant grondé. Parallèlement, ces mots s’adressaient aussi à l’idée imprudente de Subaru.
Bien sûr, ce n’était pas pour autant que Subaru ne comprenait pas parfaitement le point de vue d’Anastasia.
Le poids de sauver ne serait-ce qu’une seule vie était si lourd à porter. Sauver ne serait-ce qu’une seule personne était infiniment difficile. Et plus il y avait de personnes qui cherchaient le salut, plus il était difficile de les sauver toutes. La probabilité que quelque chose tourne mal augmentait. Sauver autant de personnes que Subaru le souhaitait était donc pratiquement impossible.
Bien entendu, même des enfants pourraient tirer cette conclusion.
Plus une personne possédait de pammes, plus elles étaient susceptibles d’échapper à l’emprise de cette personne. Ou, alternativement, plus il était probable que quelqu’un trébuche et tombe parce qu’il ne voyait plus ses pieds, ou parce que la force de ses bras s’épuisait.
Anastasia : “Nous parlons de victoire. Nous devons faire des compromis en tant qu’adultes, au lieu de nous disputer comme des enfants gâtés. La réputation d’un Chevalier ne devrait pas être si bon marché au point de t’empêcher de voir la différence, pas vrai ?”
Julius : “――――”
Julius ferma les yeux après avoir entendu la déclaration d’Anastasia. Lorsqu’il baissa la tête, Subaru put voir que ses poings étaient serrés dans son dos. Il était clair que Julius ne voulait pas protester davantage. Cependant――
Subaru : “Abandonner ici signifie que la fierté d’un Chevalier sera souillée.”
Anastasia : “…Hey, Natsuki-kun, tu n’as pas écouté ? N’es-tu pas en train d’agir comme lors de cette première rencontre au Château Royal ? À force de rebondissements, tu es devenu un Chevalier toi aussi, tu sais.”
Subaru : “Oui, je suis aussi un Chevalier maintenant. Et parce que je suis un Chevalier, je ne céderai jamais !”
Plus le nombre de pammes tenues était important, plus elles risquaient de basculer sur le sol.
Mais Subaru et Julius étaient des Chevaliers et, au lieu de tenir des pammes, ils tenaient quelque chose de bien plus précieux. Au lieu de tenir des fruits que l’on pourrait laisser tomber sans conséquence, ils tenaient dans leurs mains des vies humaines.
Des vies qui criaient et sanglotaient et qui étaient aimées.
Subaru : “C’est quelque chose qui me tient à cœur depuis le tout début. J’agis toujours à la merci de cet idéal. La morale de ce monde ne m’a pas encore affecté à ce point !”
Anastasia : “Tu dis encore quelque chose de mystérieux… Mais le fait est que pendant la bataille contre la Baleine Blanche, et celle contre le Culte de la Sorcière par la suite… des gens sont morts. Pour sûr, il y a eu des pertes lors de ces combats. Natsuki-kun, as-tu dit quelque chose comme ça à propos de ces combats également ?”
Subaru : “Ne me prends pas pour un imbécile, Anastasia. Leur mort a été tragique, ces personnes étaient prêtes à mourir au combat, même si elles ne voulaient pas mourir. Ils comprenaient ce qu’ils faisaient. Il y a une grande différence entre ceux qui étaient préparés et les civils innocents qui ne le sont pas !”
Il était conscient que cette notion n’était pas raisonnable, et qu’elle pouvait être complètement illogique. Toutefois, c’est ce que Subaru croyait. Cette conscience comptait pour lui dans une situation de vie ou de mort.
Subaru : “Les habitants de cette ville ne doivent pas être contraints de se préparer à la mort. C’est à eux de considérer cet endroit comme un champ de bataille. Ils n’ont jamais été obligés de prendre conscience de leur condition de soldat. Les laisser en arrière est une erreur.”
Anastasia : “Même si c’est une erreur, les personnes seront attaquées même si elles ne sont pas préparées. Et lorsque ça se produira, ces personnes ne devront-elles pas être préparées ?”
Subaru : “Non. Il est logique que ceux qui se sont préparés au combat soient accueillis par d’autres personnes également préparées au combat. C’est à cela que servent les Chevaliers, c’est leur devoir de protéger ceux qui ne sont pas prêts à se protéger eux-mêmes ! C’est ce genre de Chevalier que j’idéalise ! C’est le Chevalier fringant que j’ai prétendu être, devant ces enfants du village sans défense !”
Ayant accepté les honneurs d’un Chevalier, Subaru s’était trouvé en mesure de vivre son rêve. Il était tout à fait naturel qu’il pense de cette manière grandiose. Les enfants du village le regardaient avec une admiration qui brillait dans leurs yeux chaque fois que Subaru disait quelque chose de vaillant et de fringant. Subaru voulait donc faire de son mieux pour eux.
Bien sûr, les yeux brillants d’Émilia, lorsqu’elle écoutait, lui rendaient bien service.
Subaru : “En tant que Chevalier d’Émilia, je veux me battre pour Émilia, mais ça ne veut pas dire que personne d’autre qu’Émilia n’a d’importance. Anastasia-san, en tant que Chevalier, Julius se bat avant tout pour toi. Mais il ne veut pas s’arrêter là. Il ne se contente pas de ça. C’est le propre d’un Chevalier, il ne recule devant rien pour paraître fringant et valeureux.”
Anastasia : “――――”
Subaru : “Julius en particulier. Il pourrait être au bord de la mort et continuer à faire son numéro à la cool, parce que ce bâtard est le plus grand des Chevaliers. En d’autres termes, il veut avoir l’air plus cool que n’importe qui d’autre.”
Alors qu’Anastasia restait muette de stupeur à cause de ses paroles, Subaru fit un geste du pouce en direction de Julius, qui tomba aussitôt dans un silence embarrassé et gênant.
Une Anastasia sans voix et un Julius stupéfait étaient si rarement vus que Subaru ne put s’empêcher de sourire joyeusement. Même si ce n’était ni le moment ni l’endroit.
Subaru : “Vaincre les vauriens est un objectif assez simple. Mais décider de vivre avec la culpabilité de faire des sacrifices est ridicule. Tout le monde doit être sauvé, tous les malfrats doivent être vaincus. Même si tu ne réussis pas, tu dois démarrer avec cette idée, pas vrai ?”
Choisir l’option d’accepter des sacrifices dès le départ n’était pas la même chose que d’échouer à arrêter ces sacrifices en conséquence. Bien sûr, il serait facile d’interpréter cela comme un sentiment égoïste d’autosatisfaction, mais――
??? : “――Vivre pour sa propre satisfaction est la façon la plus humaine de vivre. Je suis tout à fait d’accord avec toi, frangin.”
Subaru : “――!”
Alors que Subaru développait ses idéaux naïfs, une nouvelle voix s’inséra dans la scène, une voix qui sympathisait avec son point de vue.
Tout le monde fut surpris d’entendre cette voix et tourna le visage vers l’entrée de l’Hôtel de Ville. Ayant attiré l’attention de tous, l’homme qui s’y trouvait regarda de gauche à droite, apparemment mécontent.
??? : “Hey, me regarder avec un tel enthousiasme est un peu déconcertant. Je sais que mon pouvoir de séduction n’est pas au top, alors je ne sais pas si je répondrai à toutes vos attentes.”
Subaru : “――Al.”
C’était Al, une des connaissances de Subaru qui avait disparu après son départ de l’hôtel le matin même. Il semblait indemne, parlant avec légèreté et sans aucune trace d’hostilité.
Sans bouger de sa position, il jeta à nouveau un coup d’œil sur les personnes qui se pressaient dans la salle.
Al : “Est-ce que ce sont les seuls visages familiers présents dans l’Hôtel de Ville ? N’y en avait-il pas plus ce matin ?”
Subaru : “…Ils sont à l’étage avec Crusch-san. Qu’est-ce que tu fais là ?”
Al : “Eh bien, quand l’agitation a commencé, j’ai décidé de faire demi-tour et de trouver un endroit où me cacher un peu. Quand les choses ont commencé à se calmer, j’ai jeté un coup d’œil à l’extérieur et j’ai entendu la diffusion. J’ai donc décidé de venir à l’Hôtel de Ville. J’ai d’abord pensé que vous étiez probablement impliqué, et que si ce n’était pas le cas, je pourrais au moins trouver quelqu’un qui sait ce qui se passe.”
Il exprima son optimisme absurde habituel tout en jouant avec les coutures de son casque, produisant un son métallique. Cependant, tout le monde, sauf Subaru, se sentait plus que mécontent de sa réponse.
Après tout, il était l’une des rares personnes capables de se battre, mais il avait choisi de privilégier sa propre sécurité.
Al : “Allez, ne me regardez pas comme ça. Je suis désolé de n’avoir pas pu être là, mais c’est juste que les étoiles ne se sont pas alignées correctement. En outre, je ne pense pas que les résultats auraient changé du fait de ma seule présence.”
Garfiel : “Oy, cap’taine. S’bâtard essaie d’nous provoquer ou que’que chose comme ça ?”
Garfiel fut le premier à atteindre les limites de sa patience. L’attitude désinvolte d’Al avait exaspéré Garfiel.
En y repensant, Al et Garfiel ne s’étaient jamais rencontrés. Lorsque Priscilla avait interrompu le petit déjeuner à l’hôtel, Garfiel avait été absent. De son point de vue, Al était un homme étrange et potentiellement dangereux.
Subaru : “Attends, attends, Garfiel. C’est Al, le Chevalier de Priscilla, l’une des candidates de la Sélection Royale, même s’il ne t’a pas encore rencontré officiellement. Je ne te l’ai pas dit, mais les cinq candidates sont en ville actuellement…”
Al : “Techniquement, je ne suis que le subordonné de la princesse et non un Chevalier. Je n’attends pas grand-chose de moi pour pouvoir me qualifier de Chevalier. Oh, au fait, je ne voulais pas dire quelque chose de désagréable à ton sujet, frangin.”
Bien que Subaru ait empêché Garfiel de réagir de manière excessive, Al répondit à sa présentation avec une note d’ironie. Son attitude fit à nouveau grincer les dents de Garfiel avec rage.
Anastasia : “Très bien, ça suffit, ça suffit ! Taisez-vous ! Vous êtes tous vraiment trop ennuyeux.”
D’un claquement de mains, Anastasia fit retomber la tension qui montait rapidement. Ses yeux ronds se posèrent sur Al――
Anastasia : “N’es-tu pas comme ta maîtresse, qui apparaît si soudainement et qui perturbe l’atmosphère ? Quelle horrible personnalité. Provoquer une bagarre va froisser les gens, alors pourquoi ne pas laisser tomber pour l’instant ?”
Al : “Wow, un conseil si blessant. Malheureusement, c’est comme ça que je suis. Tout le monde dit que je contrarie les gens et que je perturbe leur routine. Eh bien, ça fonctionne comme une technique de survie.”
Al enfonça un doigt dans l’espace entre sa tête et son casque, se grattant la nuque d’un air penaud. Anastasia se tourna vers Subaru avec un petit soupir.
Anastasia : “Bien que les choses semblent être devenues encore plus compliquées, mes plans ne changeront pas. Si le chemin de la victoire exige des sacrifices, alors j’élaborerai un plan en conséquence. Si Natsuki-kun refuse de subir des pertes, alors travaille dur et élabore un plan. J’aimerais aussi éviter tout sacrifice, si c’est possible.”
Subaru : “Alors, tu ne m’empêcheras pas de visiter tous les autres abris ?”
Anastasia : “…Si tu as du temps à perdre, vas-y. Quoi qu’il en soit, nous avons besoin de plus de puissance de combat. Si tu trouves quelqu’un qui sait se battre, essaie de le recruter.”
À contrecœur, Anastasia retira son opposition à l’idée de Subaru. La convaincre de changer complètement d’avis aurait été impossible. Subaru ne se plaindra donc pas de la marge de manœuvre qui lui avait été accordée.
Anastasia : “Prends un Miroir de Conversation. Pour l’instant, fixons ta limite de temps à six heures, alors reviens avant. Après ça, nous ne pourrons plus nous planter, alors garde ça à l’esprit.”
Subaru : “Une limite de temps… C’est vrai, je n’ai pas encore demandé. Quelle est la date limite pour les demandes ?”
Julius : “La date limite a été fixée à ce soir, au moment où la date changera――c’est-à-dire dans neuf heures seulement.”
Cette fois, ce fut Julius qui fournit les informations à la place d’Anastasia.
S’il restait six heures avant la réunion stratégique, Subaru ne disposerait que d’environ trois heures après son retour. Avant cela, il devait trouver une idée pour convaincre Anastasia.
De surcroît, avant la fin du temps imparti, il devait trouver un moyen de vaincre le Culte de la Sorcière et de le mener à bien. Ce n’est qu’alors que la ville serait sauvée… mais non, cela ne suffisait pas.
Sauver Émilia. Récupérer les souvenirs de Rem auprès de la Gourmandise. Rendre leur forme originelle à ceux qui avaient été mutés par la Luxure. Ce n’est qu’en atteignant tous ces objectifs qu’il pourrait dire qu’ils avaient remporté une victoire complète.
Subaru : “Il ne reste plus beaucoup de temps, as-tu une carte de l’endroit où se trouvent les abris ?”
Anastasia : “Ouaip, nous en avons plusieurs. Voici une carte des endroits où Ricardo et les enfants du Croc de Fer sont allés, et où ils vont maintenant.”
La carte de Ricardo fut remise à Subaru, sur laquelle étaient indiqués les abris visités par l’homme-bête. En la comparant à une autre carte, il semblait que le Croc de fer s’était dirigé vers les abris les plus éloignés. Les abris les plus proches étaient donc à la disposition de Subaru, qui devait se déplacer à pied.
C’était presque comme si quelqu’un s’était attendu à ce qu’il fasse cela.
Julius : “Subaru, permets-moi de t’accompagner.”
Subaru : “Julius ? Non, tu ne devrais pas. Tu serais d’une grande aide, mais nous aurions des problèmes si nous ne laissions pas assez de combattants à l’Hôtel de Ville.”
Julius se proposa comme escorte, mais Subaru refusa la proposition, invoquant le manque de force.
Ricardo avait été chargé de patrouiller à l’extérieur, et Subaru avait l’intention d’emmener Garfiel avec lui. Même si Wilhelm était à l’étage, lui confier la responsabilité de défendre l’ensemble de l’Hôtel de Ville serait un fardeau trop lourd. Et même si ce n’était pas le cas, le camp de Crusch était actuellement plongé dans la morosité.
En entendant la réponse de Subaru, Julius acquiesça, bien qu’à contrecœur. Il semblait bien moins calme que d’habitude, et son impulsivité était un spectacle rare. Subaru lui donna une légère tape sur l’épaule, puis désigna Garfiel du menton.
Subaru : “Garfiel, viens avec moi. Nous allons visiter les autres abris et chercher des personnes capables de se battre. Nous devons trouver un moyen de mettre fin à cette agitation prolongée.”
Garfiel : “…Très bien, pigé. Compte sur mon incroyabl’ personne.”
Même si la réponse de Garfiel à la demande de Subaru arriva un peu tard, il acquiesça. Sur ce, Subaru examina la carte dans sa main, réfléchissant à la direction dans laquelle il devrait commencer à explorer Pristella, en partant de la zone autour de l’Hôtel de Ville.
Sa priorité absolue était d’assurer la puissance de combat――dans ce cas, localiser Reinhard serait son meilleur plan d’action.
Al : “Peut-être aller d’abord à l’abri le plus proche de l’hôtel ? Je ne pense pas que la princesse se serait éloignée de là.”
Subaru : “Dans ce cas, si nous suivons ce chemin… Attends une seconde.”
Subaru s’arrêta, voyant le doigt d’Al pointer un endroit sur la carte. Il avait franchement inséré ses propres plans dans ceux de Subaru. Inclinant la tête d’un air curieux, Subaru demanda,
Subaru : “Tu vas… venir aussi ?”
Al : “Ouaip. Après tout, partir seul serait synonyme de problèmes, et ne pas trouver la princesse serait également synonyme de problèmes. Si j’avais su que ça arriverait, je ne l’aurais pas laissée seule même si elle m’avait dit de partir. Dans une telle situation, j’ai peur de ce qui lui arrivera si je ne la cherche pas.”
Subaru : “…Quelle relation maître-serviteur parfaite, oy.”
Bien que la situation lui procure un sentiment quelque peu étrange, Subaru était reconnaissant envers l’augmentation de main-d’œuvre. Garfiel, quant à lui, était visiblement dégoûté lorsqu’il apprit qu’Al les accompagnerait. Après tout, en cette période critique, il garderait certainement un œil ouvert sur les personnes inconnues.
En outre, bien qu’Al soit quelque peu agaçant, il semblait sincèrement vouloir retrouver Priscilla.
Subaru : “En ce qui concerne Priscilla, je l’ai vue pour la dernière fois dans le parc de la Première Rue quinze minutes avant les attaques. Si elle n’a pas quitté les environs, elle devrait se trouver dans un abri proche.”
Al : “Vraiment ? C’est une information super utile, frangin. Alors commençons par là.”
Ravi de cette nouvelle, Al donna quelques coups dans le dos de Subaru. Puis Subaru, accompagnée d’un Al ravi et d’un Garfiel renfrogné, quitta l’Hôtel de Ville pour se rendre dans les abris les plus proches.
Et, les observant partir――
Echidna : “Ouch, tu as été traitée comme la méchante, n’est-ce pas ?”
Anastasia : “Silence, écharpe en forme de renard. Ce n’est pas comme si je n’avais pas déjà réfléchi à la question. Si Natsuki-kun est toujours capable de parler avec autant de conviction à son retour, c’est qu’il n’a vraiment rien appris.”
Anastasia parla avec une expression un peu désemparée, et l’écharpe bruissa légèrement sur son cou.
Personne d’autre ne remarqua cette brève conversation.
